Presque 3,6 mètres par seconde. C’est la vitesse de pointe d’une araignée australienne qui vient d’être sacrée la plus rapide du monde, devant 257 concurrentes. De quoi distancer, au passage, un coureur parti tranquillement faire son tour de parc.

La bête porte un nom qui sonne comme un programme : huntsman, littéralement « chasseuse ». Cette araignée du genre Heteropoda vit dans le Queensland, au nord-est de l’Australie. Une équipe de chercheurs l’a filmée en train de foncer entre deux repères, sur une feuille de papier quadrillé, caméra braquée sur ses huit pattes. Le verdict, mis en ligne début juillet sur la plateforme scientifique bioRxiv, tombe à près de 3,6 mètres par seconde, soit environ 13 km/h. Un coureur amateur, lui, tourne plutôt autour de 7 à 10 km/h.

Une vieille connaissance des foyers australiens

En Australie, la huntsman n’a rien d’un animal de laboratoire exotique. Corps aplati, pattes déployées jusqu’à une quinzaine de centimètres d’envergure chez les plus grandes, elle se glisse derrière les cadres, sous l’écorce des arbres et, spécialité locale, derrière le pare-soleil des voitures. Beaucoup d’automobilistes du pays gardent le souvenir d’un freinage d’urgence provoqué par une de ces silhouettes surgie au-dessus du volant. Sa morsure, elle, reste sans danger réel pour l’humain : douloureuse au pire, jamais mortelle. Son arme, c’est la surprise, et voilà maintenant un titre de vitesse pour l’accompagner.

258 espèces passées au chronomètre

Le but n’était pas d’organiser une simple course. Les scientifiques ont rassemblé les performances de 258 espèces, piochées dans 64 des 139 familles d’araignées connues, puis les ont replacées sur l’arbre généalogique du groupe. Caméra, papier quadrillé, modélisation de la mécanique des pattes : l’idée était de comprendre quelles formes et quels modes de vie fabriquent une bonne coureuse.

C’est le catalogue de vitesse le plus complet jamais réuni sur ces bestioles. Premier enseignement : les araignées qui chassent au sol, celles qui traquent activement leurs proies plutôt que d’attendre au fond d’une toile, courent le plus vite pour leur gabarit. La huntsman coche toutes les cases. Elle ne tisse pas de piège, elle poursuit. L’étude note aussi que les espèces les plus récentes sur le plan de l’évolution affichent les écarts de vitesse les plus larges, signe que la course reste un terrain où la nature continue de bricoler.

Les longues pattes battent la carrure

Reste à savoir ce qui sépare une championne d’une traînarde. On pourrait croire que la taille décide de tout. Faux, ou presque. Les grosses araignées sont globalement plus rapides que les petites, sauf les toutes plus imposantes, freinées par leur propre masse. Le facteur qui pèse vraiment, c’est la longueur relative des pattes, davantage que leur finesse.

Un exemple résume l’affaire. L’araignée-lutin orange, une miette baptisée Oonops pulcher, pèse environ 30 000 fois moins que la huntsman. Pourtant, elle n’est que 18 fois plus lente. La vitesse ne se lit donc pas sur la balance. Des travaux parus dans la revue Nature avaient déjà repéré ce paradoxe chez les animaux en général : les plus rapides ne sont ni les plus minuscules ni les plus massifs, parce que le gabarit limite la quantité d’énergie musculaire transformable en mouvement.

Le cascadeur marocain gardait le vrai titre

Un détail chiffonnera les puristes. Le record officiel du Guinness World Records appartient toujours à une autre araignée, le flic-flac marocain, Cebrennus rechenbergi. Quand on la surprend, elle s’échappe en enchaînant des roulades acrobatiques, comme une gymnaste qui déroule un tapis. Impressionnant, mais ce n’est pas de la course à proprement parler.

Sa vitesse moyenne culmine d’ailleurs à 1,7 mètre par seconde, moitié moins que la huntsman. La nouvelle étude comble donc un angle mort : personne n’avait encore mesuré, à cette échelle, la vraie foulée des araignées. Le classement du Guinness, lui, récompense une pirouette.

Faut-il vraiment courir pour lui échapper ?

Alors, cette huntsman peut-elle réellement vous rattraper ? Oui, si vous marchez ou trottinez. À 13 km/h, elle dépasse le pas de promenade et le petit trot. Mais un adulte en forme qui se met vraiment à courir grimpe sans peine au-dessus de 20 km/h, et la sème aussitôt. Aucun record personnel à battre pour la distancer. Ces chiffres sortent en plus d’un décor de laboratoire, plat et dégagé ; sur un sol accidenté, en pleine nature, la performance varierait sans doute.

Surtout, une huntsman ne poursuit pas les humains. Elle file dans l’autre sens, vers un abri, dès qu’une ombre géante approche. Le frisson qu’elle provoque tient plus à sa vitesse fulgurante rapportée à sa taille qu’à une quelconque envie de vous courir après.

Une leçon qui dépasse les araignées

Derrière l’anecdote, les chercheurs racontent surtout une histoire de physique. « Un guépard distance sans mal la plupart des chiens de sa taille », illustre David Labonte, biomécanicien à l’Imperial College de Londres et coauteur, cité par le magazine New Scientist. « C’est parce que son mode de vie a rendu cette vitesse avantageuse, mais cela reste dicté par la physique. » Longueur des membres, mode de chasse, histoire évolutive et gabarit s’additionnent pour fixer la limite de chaque espèce.

Les auteurs glissent enfin un message inattendu en conclusion. À une époque où l’apprentissage automatique et l’intelligence artificielle envahissent la recherche, écrivent-ils, mesurer pour de vrai des animaux vivants garde toute sa valeur. Sans ces données de terrain, impossible de comprendre ce qui rend un corps rapide.

Le travail attend encore le feu vert des pairs, l’examen obligatoire avant toute publication dans une revue. En attendant, la huntsman australienne peut savourer son titre de championne de vitesse. Et la prochaine fois qu’une silhouette à huit pattes traversera le salon à toute allure, vous saurez que ce n’est pas une impression : elle va vraiment très vite.