Dans un hall d’exposition de Bologne, un étudiant lance l’engin à bout de bras. Sept mètres de long, une aile de vingt mètres, vingt-huit kilos de papier et de colle. L’avion en papier plane sur près de soixante mètres, s’écrase contre les piliers du fond, et entre dans le Guinness des records.

Un planeur de 20 mètres lancé à la main

L’appareil s’appelle ICARUS. Il a été assemblé par des étudiants en ingénierie de l’université de Pise, en Italie, et homologué le 25 juin au salon We Make Future, à BolognaFiere. Ses mesures ont de quoi dérouter pour un objet en papier : 7 mètres de long, 20,04 mètres d’envergure, autant qu’un jet d’affaires, et 28,49 kilos sur la balance.

Le vol, lui, a duré le temps d’un souffle. Propulsé depuis une plateforme par un seul membre de l’équipe, l’appareil a parcouru 59 mètres avant de toucher le sol. Le règlement du Guinness fixe trois conditions pour valider le titre : décoller d’une plateforme de trois mètres de haut au maximum, franchir au moins quinze mètres, et n’être lancé que par une seule personne. ICARUS a quadruplé la distance imposée, sous les yeux du public d’un des plus gros salons de la tech en Europe.

Plié comme une aile d’Airbus

Ce qui sépare ICARUS d’un avion de cour de récré, ce n’est pas que sa taille. C’est sa conception. Là où un enfant plie une feuille en deux minutes, les étudiants de Pise ont raisonné comme des aérodynamiciens. Leur appareil possède des longerons, des nervures, un bord d’attaque, un bord de fuite et un empennage dessiné pour le garder stable en l’air. Le vocabulaire est celui d’un bureau d’études aéronautique.

Pour tenir sans peser, ils ont assemblé le papier en nid d’abeille, une structure alvéolaire qui rigidifie la matière sans l’alourdir. Deux grammages ont été mariés : du 120 grammes au mètre carré pour les parties qui encaissent les efforts, du 40 grammes pour l’habillage. Le but n’était pas d’entasser du papier, mais de l’agencer pour qu’il porte davantage de charge avec le moins de volume possible.

Pourquoi la taille rend tout plus dur

Agrandir un avion en papier ne se résume pas à photocopier le modèle en plus grand. La physique s’en mêle. Quand on double les dimensions d’un aéronef, sa surface portante grandit au carré, mais sa masse grimpe au cube. Traduction : plus l’objet enfle, plus il devient lourd par rapport à la portance qu’il génère. Et le papier n’a ni la rigidité de l’aluminium ni celle de la fibre de carbone. Une aile de vingt mètres en simple feuille se vrille, ploie et se déchire sous son propre poids.

C’est là que se joue le vrai exploit. Un avion en papier n’a pas de moteur, c’est un planeur qui échange de la hauteur contre de la distance. La plateforme de lancement lui offre les quelques mètres d’altitude qu’il convertit ensuite en vol plané. Encore faut-il que la voilure ne s’effondre pas à la première seconde.

Trois cents kilos de papier pour en garder vingt-huit

Rien n’a été gagné du premier coup. L’équipe dit avoir englouti près de 300 kilos de papier et 60 kilos de colle Vinavil, parfois coupée à l’eau, avant d’arriver à la bonne version. Dix fois le poids de l’avion final est ainsi parti en maquettes, en essais et en corrections. Pendant des mois, les étudiants se sont battus contre l’humidité, qui ramollit les fibres, contre la torsion des grandes surfaces et contre la gravité.

Avant de bâtir le géant, ils ont validé la forme de l’aile sur des modèles réduits, en jouant sur la surface et sur la vitesse de lancement, les deux réglages qui décident si l’objet glisse ou pique au sol. « Quand j’ai rencontré les gars de Pise, je suis tombé amoureux d’une idée en apparence folle : utiliser du papier et de la colle avec la logique qui sert à dessiner l’aile d’un avion de ligne », raconte Jakidale, de son vrai nom Jacopo D’Alesio, un vulgarisateur scientifique qui a épaulé le projet.

Une blague entre deux cours

Derrière la performance, il y a surtout une bande d’étudiants. « Tout est parti de quelques avions en papier pliés entre les cours, presque pour rire », ont-ils confié en recevant leur certificat. « On était convaincus qu’avec la bonne méthode, même une feuille de papier pouvait devenir de la vraie ingénierie. » Le pari a tenu jusqu’aux colonnes du hall. L’exercice a aussi une vertu que connaissent bien les écoles d’ingénieurs : rien ne motive une promotion comme un objectif spectaculaire et une date de démonstration devant public.

Un record allemand vieux de treize ans

ICARUS efface une marque qui résistait depuis 2013. Cette année-là, l’Institut de technologie de Braunschweig, en Allemagne, avait fait voler son propre avion géant sur dix-huit mètres, dès la première tentative. Il aura fallu plus d’une décennie pour qu’une équipe fasse mieux, et de très loin, en triplant la distance parcourue.

La taille, pas la distance

Une confusion revient à chaque fois qu’un record de ce genre tombe. Le titre décroché à Bologne récompense le plus grand avion en papier, pas le plus long vol. Le record de distance se joue dans une autre catégorie, avec de minuscules avions-fléchettes pliés au millimètre et projetés à près de quatre-vingt-dix mètres par des lanceurs surentraînés. D’un côté la puissance d’un bras, de l’autre la maîtrise d’une structure démesurée qui doit rester en l’air quelques secondes sans se rompre. Deux disciplines que tout oppose, réunies sous la même étiquette d’avion en papier.

Casser l’impossible contre un mur

ICARUS a fini sa carrière en percutant les piliers du fond du hangar, quelques secondes après son unique vol homologué. Ses concepteurs n’y voient pas une défaite. « Un avion en papier de vingt mètres peut sembler inutile, et d’une certaine façon il l’est », admet Jakidale. « Mais c’est en poussant les choses à la limite de l’ingénierie, pour le défi, que les progrès arrivent. » Le salon We Make Future a refermé ses portes sur cette image. Pour la prochaine équipe qui rêvera de les dépasser, la règle est désormais claire : il faudra apprendre, elle aussi, à faire voler une feuille de papier de la taille d’un avion.