Vingt-quatre bêtes inconnues, remontées dans un cube de boue arraché à 4 000 mètres sous la surface du Pacifique. L’une d’elles est si étrange que les chercheurs ont dû lui inventer une branche entière de l’arbre du vivant, un rang que la science ne s’offre presque jamais.

La trouvaille vient d’une plaine abyssale coincée entre Hawaï et le Mexique, la zone de Clarion-Clipperton. Six millions de kilomètres carrés de fond marin, l’un des endroits les moins connus de la planète, décrits fin mars dans un numéro spécial de la revue ZooKeys. Derrière ce catalogue d’apparence austère se joue une course contre la montre, car ce désert du noir absolu est aussi l’une des étendues d’océan les plus convoitées au monde.

Un cube de boue remonté du noir absolu

La méthode a quelque chose de brutal. Les scientifiques plongent un carottier géant jusqu’au plancher océanique, en extraient un bloc de vase d’un mètre de côté, puis le hissent sur le pont d’un navire. Reste à laver, tamiser, et fouiller la gadoue. Au milieu des sédiments et de curieux cailloux métalliques, ils ont récupéré une pluie de petites créatures pâles, longues d’un centimètre à peine.

Ce sont des amphipodes, des crustacés cousins de la crevette, façonnés par des millions d’années d’évolution dans l’obscurité totale. Les vingt-quatre nouveaux venus ne se ressemblent pas. Certains portent de longues pattes filiformes, d’autres un corps trapu. Eva Stewart, spécialiste des grands fonds au Muséum d’histoire naturelle de Londres, a remarqué des régimes très différents : quelques-uns semblent avaler la vase pour en tirer des nutriments, d’autres arborent de grosses pinces qui trahissent un chasseur, tapi dans le sédiment à l’affût d’autres bestioles.

Comme trouver le chien quand on ne connaît que l’ours et le chat

Le plus spectaculaire n’est pas le nombre, mais un seul de ces animaux. Il ne rentrait dans aucune famille répertoriée. Les chercheurs ont dû créer pour lui une famille neuve, les Mirabestiidae, et même une superfamille, Mirabestioidea, un étage très élevé dans la classification du vivant. Trouver une nouvelle espèce, cela arrive tous les jours. Une nouvelle superfamille, presque jamais.

Tammy Horton, du Centre national d’océanographie britannique et coautrice de l’étude, a offert la comparaison qui fait mouche. Imaginez que l’on connaisse déjà les mammifères carnivores, que l’on sache que les ours existent et que les chats forment une famille. Découvrir cette superfamille, dit-elle, revient à tomber pour la première fois sur les chiens. Une lignée entière que personne n’avait jamais repérée. « Une découverte dont on se souviendra tous », résume la chercheuse.

Sa collègue Anna Jażdżewska, professeure à l’université de Łódź en Pologne, y voit un enjeu très concret. Donner un nom à une espèce, c’est lui remettre un « passeport pour exister ». Tant qu’un animal reste anonyme, il n’existe pour personne, ni pour le public, ni pour les décideurs censés le protéger.

Baptisées entre un jeu vidéo et un prénom de fille

Pour nommer tout ce petit monde, seize scientifiques se sont enfermés une semaine à Łódź, penchés sur leurs loupes. Détail rare dans une discipline longtemps masculine : quatorze d’entre eux étaient des femmes. Les baptêmes, eux, ont laissé filtrer un peu d’humour. Une espèce s’appelle Mirabestia maisie, du prénom de la fille de Tammy Horton. Une autre, Elimedon breviclunis, doit son nom latin à son arrière-train particulièrement court.

La plus savoureuse s’appelle Lepidepecreum myla, en clin d’œil à Myla, un personnage du jeu vidéo Hollow Knight. La raison avancée par l’équipe : la créature et le personnage sont tous deux « de petits arthropodes qui tentent de survivre dans le noir complet ». Derrière la plaisanterie, un vrai vertige. On ne connaît encore que treize espèces d’amphipodes dans la zone, alors que l’analyse génétique en soupçonne plus de deux cents. Et sur les 5 600 espèces estimées dans tout Clarion-Clipperton, environ 90 % n’ont toujours pas de nom.

Un trésor de batteries dort sous leurs pattes

Si l’on se donne tant de mal pour ces bestioles millimétriques, ce n’est pas seulement par amour de la science. Le plancher de la zone est jonché de nodules polymétalliques, des galets sombres de la taille d’une pomme de terre, gorgés de nickel, de cobalt, de cuivre et de manganèse. Autant de métaux recherchés pour les batteries de voitures électriques et les technologies bas carbone. De quoi transformer cet abysse oublié en l’un des morceaux d’océan les plus disputés de la planète.

La ruée s’organise déjà. Aux États-Unis, l’agence océanique NOAA a simplifié début 2026 ses procédures, autorisant une entreprise à demander d’un coup son permis d’exploration et son permis d’exploitation. Dans la foulée, la société canadienne The Metals Company a déposé un dossier couvrant environ 65 000 kilomètres carrés, une surface deux fois plus grande que la Belgique. La course au métal avance plus vite que l’inventaire du vivant.

Ce que la mine efface avant même qu’on l’ait nommé

Or ce vivant est fragile. Une étude parue en décembre 2025 dans Nature Ecology and Evolution a mesuré les traces laissées par un test de machine minière mené dans la zone en 2022. dans les sillons de l’engin, le nombre d’animaux avait chuté de 37 %, celui des espèces de 32 %. Autrement dit, une partie de cette faune pourrait disparaître avant même d’avoir reçu un nom.

D’où l’urgence du chantier. Ces vingt-quatre espèces s’inscrivent dans le projet « One Thousand Reasons » de l’Autorité internationale des fonds marins, qui vise à décrire mille espèces abyssales d’ici 2030. Au rythme actuel, les chercheurs estiment pouvoir recenser presque tous les amphipodes de la zone en une dizaine d’années, à condition que le plancher soit encore intact. Les auteurs jouent d’ailleurs la transparence : une partie du financement provient d’une filiale de The Metals Company, sans influence, assurent-ils, sur leurs résultats. « On vient d’en décrire vingt-quatre, glisse Tammy Horton, et c’est une goutte d’eau dans l’océan de ce qu’il reste à faire. » La suite se jouera dossier après dossier, entre les carottiers des taxinomistes et les foreuses des industriels.