Cinq cents morts en deux mois. Le virus qui frappe l’est de la République démocratique du Congo porte le nom d’Ebola, mais pas celui que les campagnes de vaccination ont appris à repousser. Cette fois, aucune injection ne protège les soignants.
Une souche que les vaccins ignorent
Il existe pourtant un vaccin contre Ebola. Il s’appelle Ervebo, il a été administré à des centaines de milliers de personnes selon la stratégie dite en anneau, autour de chaque malade et de ses proches, et il ne sert presque à rien ici. La raison tient à la souche en cause: le virus Bundibugyo, repéré pour la première fois en 2007 dans un district ougandais du même nom. Ervebo protège contre une autre famille du virus, la souche Zaïre, la plus fréquente et la plus redoutable. Des études sur l’animal suggèrent une protection partielle contre le Bundibugyo, mais l’Organisation mondiale de la santé refuse d’y voir une parade. « Ce n’est pas un vaccin contre le Bundibugyo », tranchent ses experts. Aucun traitement spécifique n’existe non plus, là où la souche Zaïre dispose désormais d’anticorps de synthèse qui font chuter la mortalité.
Le paradoxe est amer. Le Bundibugyo tue moins que son cousin, entre 25 et 40 % des malades selon les épisodes passés, contre parfois 90 % pour la souche Zaïre. Cette relative clémence ne console personne quand les deux armes les plus efficaces, le vaccin et le traitement, manquent à l’appel. Les médecins en sont réduits à isoler, réhydrater et soulager, en espérant que le corps tienne.
Plus de 500 morts en deux mois
Les chiffres communiqués par l’ONU donnent la mesure de la flambée: 1 561 cas confirmés, 506 décès, 254 guérisons. Plus de dix mille personnes ayant croisé un malade sont suivies au jour le jour, dans l’espoir de casser les chaînes de contamination avant qu’elles ne s’emballent. L’épidémie a débuté voici environ deux mois dans la province de l’Ituri, avant de gagner le Nord et le Sud-Kivu. Elle a aussi franchi la frontière ougandaise, où des cas ont été détectés jusqu’à Kampala, la capitale, ville de près de quatre millions d’habitants.
C’est la dix-septième fois que la RDC affronte Ebola. Le pays connaît le virus, ses enterrements à haut risque, ses rumeurs, ses centres de traitement que la population regarde parfois avec défiance. L’OMS a malgré tout jugé la situation assez grave pour déclarer, le 17 mai, une urgence de santé publique de portée internationale, son plus haut niveau d’alerte. Elle n’avait plus dégainé ce signal pour Ebola depuis la grande épidémie de 2018-2020 dans le Kivu.
L’Ituri, un terrain miné pour les secours
Arrêter Ebola suppose de retrouver chaque contact, d’isoler chaque suspect, d’enterrer chaque mort sans danger. Un travail d’horloger, presque impossible quand le sol se dérobe. Or l’est congolais accumule les obstacles. Des groupes armés y font régner l’insécurité et rendent des zones entières inaccessibles aux équipes médicales. Les habitants se déplacent sans cesse, entre camps de déplacés et villages, ce qui disperse le virus plus vite que les listes de contacts ne se remplissent. Les structures de soins, déjà exsangues, encaissent mal le choc.
Médecins sans frontières, présent sur place, pose le problème autrement: affronter une maladie sans vaccin ni traitement oblige à revenir aux gestes de base, avec le sentiment de se battre à mains nues. Chaque journée gagnée par le virus complique un peu plus la reconstitution du puzzle épidémiologique. « Tant que les chaînes de transmission ne sont pas entièrement reconstituées, le virus continue de nous échapper », reconnaît la représentante de l’OMS en RDC. Un aveu qui résume la course-poursuite en cours.
L’argent promis, les soignants à bout
Sur le papier, la riposte ne manque pas d’alliés. Début juin, l’OMS et Africa CDC ont lancé un plan de six mois et réclamé 518 millions de dollars pour tenir la distance. Mi-juin, un sommet virtuel convoqué par le président burundais a débouché sur des promesses bien plus larges. Le président sud-africain Cyril Ramaphosa s’est même rendu à Kinshasa le 8 juillet pour presser les bailleurs de débloquer les fonds.
La réalité du terrain est plus rugueuse. Des soignants de première ligne, ceux qui entrent dans les zones rouges au péril de leur vie, menacent d’arrêter le travail. En cause, des mois de salaires impayés et des stocks qui s’épuisent. L’OMS multiplie les appels à protéger ces personnels, à ne pas les stigmatiser ni les viser, un rappel qui en dit long sur les tensions autour de chaque centre de traitement. Une épidémie ne se gagne pas seulement à coups de millions annoncés, mais avec des gants, des perfusions et des mains prêtes à les tenir.
Un vaccin encore hors de portée
La grande inconnue reste le vaccin. Des candidats visant spécifiquement le Bundibugyo dorment dans les laboratoires, mais leur mise au point traîne. Dès le mois de mai, les spécialistes prévenaient qu’il faudrait sans doute des mois avant de lancer ne serait-ce que les premiers essais sur l’homme. Cette épidémie devra donc probablement être matée sans l’arme qui a renversé le rapport de force face à la souche Zaïre.
Reste une leçon qui dépasse les frontières congolaises. La flambée de 2014 en Afrique de l’Ouest, partie d’un seul enfant en Guinée, avait fini par tuer plus de onze mille personnes et par semer la peur jusqu’en Europe et aux États-Unis. C’est elle qui avait précipité la naissance d’Ervebo. Le Bundibugyo, lui, était resté dans l’angle mort de la recherche, jugé trop rare pour mériter un vaccin. L’OMS veut contenir l’épidémie avant qu’elle ne rappelle, à sa façon, le prix de cet oubli. Les prochaines semaines diront si les chaînes de transmission se referment ou si le virus garde une longueur d’avance.