Une balle dans la tête, dans un sous-sol aménagé comme une salle de torture. Voilà où s’est arrêtée la cavale d’Anastasiia Berezovska, la femme soupçonnée d’avoir piégé un oligarque ukrainien en plein Monaco. Elle ne dira jamais qui l’avait envoyée.
Le 30 juin, un hall d’immeuble explose
Il faut revenir une semaine en arrière. Le 30 juin, une charge explose à l’entrée d’une résidence cossue de la principauté. Vadym Yermolaiev, sa femme Anna et leur fils David, 13 ans, sont blessés dans la déflagration. L’un des trois se retrouve un temps entre la vie et la mort, selon le parquet monégasque. Le procureur ouvre une enquête pour tentative d’assassinat, écarte d’emblée la piste terroriste et estime alors que la personne qui a déposé l’engin a agi seule.
La scène tranche avec le décor. Monaco, deux kilomètres carrés agrippés à la Côte d’Azur, vit de sa réputation de coffre-fort ensoleillé : Grand Prix de Formule 1, famille princière, fiscalité douce et résidents milliardaires. On n’y recense presque jamais de violence de ce genre. Une bombe au pied d’un immeuble, ici, relève de l’impensable. Le prince Albert II a parlé d’« un acte odieux ».
Un oligarque sanctionné par Kiev
Vadym Yermolaiev, 58 ans, est né à Dnipro, dans l’est de l’Ukraine. Il a bâti sa fortune avec le groupe Alef, un conglomérat présent dans l’immobilier commercial, l’industrie et l’agriculture. Les estimations divergent : plus de 300 millions de dollars au milieu des années 2010 selon la presse anglo-saxonne, environ 190 millions d’euros d’après des sources françaises. En 2017, l’homme d’affaires renonce à sa nationalité ukrainienne pour devenir citoyen chypriote, comme il l’a raconté à Forbes Ukraine.
Son nom n’a pourtant rien de neutre à Kiev. En décembre 2023, Volodymyr Zelensky signe un décret qui le vise nommément : gel des avoirs, restrictions économiques, dix ans de sanctions financières. Motif affiché, des liens d’affaires avec la Russie. Les autorités ukrainiennes lui reprochent d’avoir poursuivi son commerce de vin en Crimée après l’annexion de la péninsule par Moscou, en 2014. Un profil qui, à lui seul, ouvre plusieurs portes aux enquêteurs.
Une ombre déguisée en homme
La poseuse de bombe, elle, a avancé masquée. Le jour de l’attaque, Anastasiia Berezovska progresse déguisée en homme, cheveux dissimulés sous un bob noir. Cette Ukrainienne de 39 ans, dont la dernière adresse connue se trouvait en Allemagne, ne s’attarde pas. Elle passe en France, puis file en Italie au volant d’une voiture de location immatriculée outre-Rhin. Interpol diffuse une notice rouge et réclame son arrestation pour tentative d’assassinat et association de malfaiteurs. Un signalement circule : un tatouage, peut-être un serpent, court du haut de son épaule droite jusqu’au coude.
Les enquêteurs monégasques révisent vite leur première lecture. Vu la sophistication de l’engin, déclenché à distance, ils cessent de croire à une tueuse isolée et penchent pour une équipe organisée. La voiture allemande, la fuite à travers trois pays, le déguisement : tout dessine une opération préparée, pas un geste improvisé.
L’identification, elle, a été rapide. En quelques jours, Interpol met un nom et un visage sur la fugitive et diffuse sa photo à ses pays membres. La principauté, minuscule et truffée de caméras, n’aura pourtant pas suffi à l’arrêter sur place : quand son identité tombe, Berezovska a déjà quitté le territoire depuis longtemps.
Un aveu venu du renseignement militaire
Le 7 juillet, l’affaire bascule. Le SBU, les services de sécurité ukrainiens, annonce avoir retrouvé le corps de Berezovska sur le sol ukrainien, des blessures par balle à la tête, des douilles de pistolet autour d’elle. Un officier du renseignement militaire ukrainien est passé aux aveux, épaulé par un ancien policier. Les deux hommes ont été arrêtés. L’officier assure avoir agi de sa propre initiative, sans prévenir sa hiérarchie.
Comment remonter jusqu’à eux ? Les enquêteurs ont suivi l’argent. Des virements répétés, en cryptomonnaie et par comptes bancaires, reliaient les deux hommes à la jeune femme. Le corps a été localisé au cours d’une reconstitution, sur les indications de l’un des suspects. Un détail glace le récit : le sous-sol de la maison de l’ancien policier paraissait aménagé en salle de torture. Le SBU affirme avoir transmis l’ensemble de ses éléments aux autorités monégasques.
À Kiev, l’affaire dépasse le cadre judiciaire. Plusieurs élus redoutent l’effet, sur les alliés occidentaux, d’une exécution menée en Ukraine mais reliée à un attentat commis au cœur de l’Europe. Un membre du renseignement militaire mêlé à une tentative d’assassinat à Monaco, l’image reste délicate pour un pays suspendu au soutien de ces mêmes partenaires. Le pouvoir ukrainien n’a pas commenté l’affaire dans le détail.
Trois pistes, aucune preuve
Une question domine désormais l’enquête : qui a commandité l’attentat, et pourquoi réduire au silence, si vite, celle qui aurait pu le désigner ? Trois hypothèses circulent, sans qu’aucune ne soit démontrée. Un règlement de comptes politique côté ukrainien. Une main russe ou pro-russe. Ou une guerre d’intérêts entre oligarques, dont Monaco serait devenu le théâtre. La ligne entre ces scénarios reste trouble.
Un point intrigue les observateurs. L’Ukraine a déjà éliminé des cibles russes depuis le début de la guerre, mais presque toujours sur son territoire ou en Russie. Une opération de ce type en Europe de l’Ouest, dans une principauté alliée, sort du cadre habituel. À Kiev, quelques élus s’en inquiètent tout haut. « Nos alliés méritent une explication », confie Oleksandr Merejko, député du parti présidentiel, qui juge « inhabituelle » la rapidité avec laquelle les auteurs ont été identifiés.
Pour l’heure, le dossier reste ouvert des deux côtés. Monaco continue de chercher les auteurs de l’explosion, le SBU dit traquer les commanditaires. Une donnée brute résume l’impasse : la seule personne capable de nommer le donneur d’ordre est morte avant d’avoir parlé. Tant que ce nom manquera, la principauté vivra avec une bombe dont elle ignore encore l’expéditeur.