Des adolescentes appâtées sur les réseaux sociaux, des Brésiliens forcés à monter des arnaques en ligne depuis le Cambodge, deux enfants exploités dans l’arrière-boutique d’une épicerie argentine. Trois histoires, un même commerce : celui de l’être humain. En cinq jours de descentes coordonnées dans 59 pays, Interpol a identifié 2 070 victimes et arrêté 1 024 suspects.
Cinq jours, deux centres de commandement
L’opération portait un nom, Global Chain, et un calendrier serré : du 8 au 12 juin. Pilotée par l’Autriche et la Roumanie, elle a été coordonnée depuis Lyon par Interpol, avec le renfort d’Europol, de l’agence européenne de gardes-frontières Frontex et d’Ameripol, son équivalent pour le continent américain. Deux centres de commandement, l’un à Skopje en Macédoine du Nord, l’autre à Rio de Janeiro, ont centralisé les informations en temps réel. Les contrôles ont visé les postes-frontières, les aéroports et les grands points de transit, mais aussi des lieux repérés au fil des enquêtes comme des foyers d’exploitation.
Le bilan chiffré donne le vertige. Sur les 1 024 interpellations, 334 concernent directement des faits de traite, les 690 autres des infractions associées. Les enquêteurs ont ouvert 465 nouvelles investigations. Interpol a émis 17 notices internationales, et les vérifications aux frontières ont fait ressortir 20 personnes déjà recherchées. Cinquante-neuf pays, de l’Albanie au Vietnam et de la Norvège au Nigeria, ont pris part aux contrôles.
Sexe, travail forcé et mendicité
Derrière le mot « traite » se cachent des réalités distinctes. Les réseaux visés exploitaient leurs victimes pour la prostitution, le travail forcé, la délinquance sous contrainte ou la mendicité organisée. Les personnes secourues venaient de 45 pays, avec une forte concentration d’Argentins, de Colombiens, de Vénézuéliens, de Moldaves et de Népalais. Beaucoup avaient répondu à de fausses offres d’emploi ou avaient été ciblées pour leur situation précaire. Le point commun de ces parcours tient souvent à un mensonge de départ, un emploi promis à l’étranger qui se referme comme un piège.
Un chiffre glace : environ une victime sur dix était mineure, originaire des Amériques et exploitée sexuellement, selon Interpol. L’organisation décrit des routes mouvantes, des Latino-Américains envoyés en Europe pour du travail forcé, d’autres exploités dans des activités criminelles en Asie du Sud-Est, quelques-uns poussés vers des zones de conflit armé. La prostitution forcée reste la face la plus visible du phénomène, mais le travail forcé, dans l’agriculture, le bâtiment ou des ateliers clandestins, gagne du terrain.
Du Cambodge à la Belgique, trois dossiers
Trois affaires résument la diversité du phénomène. Au Brésil, la police fédérale a démantelé un réseau qui expédiait ses victimes au Cambodge pour les forcer à opérer des escroqueries en ligne. Bilan : 406 personnes identifiées, dont 83 Brésiliens et 323 étrangers, et onze notices lancées contre des suspects en fuite. Le cas illustre une dérive qui inquiète les polices d’Asie du Sud-Est, ces complexes fermés où des personnes recrutées de force escroquent des inconnus derrière un écran, sous la menace. La victime y devient l’outil du crime suivant.
En Argentine, deux descentes ont libéré deux enfants boliviens exploités dans une épicerie et mis au jour un réseau bien plus large. En Belgique, les autorités ont arrêté 17 suspects, comme l’a rapporté la RTBF. Les enquêteurs décrivent un schéma désormais classique : approcher des adolescentes via les réseaux sociaux, à l’écart des adultes, puis remplacer la promesse d’argent par la contrainte. Les victimes auraient été prostituées en Belgique et en France.
La France dans le dispositif
La France figure parmi les 59 pays engagés. Sur le terrain, ses policiers ont saisi des liquidités pendant les contrôles. Le pays héberge aussi le siège d’Interpol, à Lyon, d’où est partie l’essentiel de la coordination mondiale. Pays de destination et de transit, la France revient régulièrement dans ces dossiers de prostitution transfrontalière, et le volet français du réseau belge la place au cœur de l’un des chapitres les plus lourds du coup de filet. Ce type de dossiers relève en France d’offices spécialisés de la police judiciaire, saisis en lien étroit avec la justice.
Un marché à des centaines de milliards
« La traite des êtres humains reste l’une des formes de criminalité organisée les plus lucratives et les plus répandues », a rappelé le secrétaire général d’Interpol, Valdecy Urquiza. Ce trafic génère selon lui des centaines de milliards de dollars de revenus illicites chaque année et laisse des séquelles durables. Sa formule tient en une phrase : les trafiquants exploitent les failles d’un pays à l’autre, la riposte doit être aussi mondiale qu’eux.
Les ordres de grandeur donnent la mesure du fléau. L’Organisation internationale du travail estime à près de 28 millions le nombre de personnes soumises au travail forcé dans le monde, un système qui rapporterait quelque 236 milliards de dollars de profits illégaux par an. Face à ces montants, les 1 024 arrestations de Global Chain pèsent peu, mais elles rappellent que ces réseaux ne sont pas hors d’atteinte. L’opération s’inscrit dans le cadre européen de lutte contre la criminalité EMPACT, financée en partie par le programme EL PACCTO 2.0 et le projet I-FORCE d’Interpol.
Ce n’est pas un coup isolé. Une précédente opération de grande ampleur, début 2026, avait dépassé les 3 700 arrestations et secouru plusieurs milliers de victimes. Les 2 070 personnes identifiées cette fois ont été orientées vers les services de protection de leur pays. Avec 465 enquêtes désormais ouvertes, les interpellations devraient se poursuivre pendant des mois. En Colombie, les autorités ont déjà lancé une campagne de prévention pour alerter leurs ressortissants sur les fausses promesses d’embauche à l’étranger, signe qu’elles s’attendent à voir ces méthodes de recrutement perdurer.