En 2012, un éléphant sauvage a tué les parents de Shanichara Bote. Sa famille a vendu ses terres, traversé deux rivières et s’est réinstallée à dix-sept kilomètres de là pour ne plus jamais le croiser. Dans la nuit du 5 juillet, le même animal a défoncé le mur de leur maison et emporté deux nouvelles victimes.

Deux rivières n’ont pas suffi

Le drame s’est joué à Jagatpur, une localité de la plaine du Teraï, dans le sud du Népal. Ashika Bote, 25 ans, et son fils Bharat, 4 ans, dormaient quand l’éléphant a percé la paroi de leur habitation. Aucun des deux n’a survécu. Pour Shanichara Bote, c’est la deuxième fois que cet animal frappe les siens.

Tout avait commencé le 16 décembre 2012, à Baruwa, un marché situé en lisière du parc national de Chitwan. Ce jour-là, l’éléphant avait piétiné à mort Budhiram et Jharali Bote, les parents de Shanichara. La famille, persuadée qu’elle ne survivrait pas dans une zone aussi exposée, avait tout abandonné. Elle avait franchi la rivière Reu, contourné le cœur du parc, puis traversé la Rapti pour s’établir plus au nord. « Nous pensions qu’en mettant de grandes rivières entre lui et nous, nous serions à l’abri », a raconté Shanichara au quotidien Kathmandu Post. « Mais après toutes ces années, c’est exactement le même éléphant qui nous a retrouvés. Il ne reste nulle part où fuir. »

Vingt-cinq morts pour un seul animal

L’éléphant porte un nom : Dhurbe. Les gardes forestiers de Chitwan le connaissent depuis plus de vingt ans et le suivent aujourd’hui grâce à un collier satellite. Selon les responsables du parc, il avait déjà provoqué vingt-trois décès avant cette nuit de juillet. Avec Ashika et Bharat, son bilan grimpe à vingt-cinq morts. Peu d’animaux sauvages traînent une telle réputation : Dhurbe possède même sa propre fiche encyclopédique en ligne, tant son parcours a été documenté.

Le site d’information WION a résumé l’affaire d’une formule qui a fait le tour des réseaux : quatorze ans et dix-sept kilomètres n’ont pas empêché l’animal de refermer le piège sur la même famille. Les biologistes, eux, refusent de parler de traque. Un éléphant ne poursuit pas des humains pendant plus d’une décennie comme le ferait un prédateur. L’explication tient sans doute au territoire : Dhurbe arpente une vaste zone où s’entassent des dizaines de milliers d’habitants, et les Bote ont eu la malchance de se réinstaller sur son passage.

Le sort des mâles chassés du troupeau

Pourquoi cet éléphant précis tue-t-il autant ? Chez les éléphants d’Asie, les jeunes mâles sont expulsés du groupe familial dès qu’ils atteignent la maturité. Les femelles et les éléphanteaux restent soudés, les grands mâles dominants imposent leur loi, et les plus jeunes se retrouvent livrés à eux-mêmes. Cette solitude pousse certains vers les villages, où la nourriture abonde : rizières, greniers, réserves de sel. Dhurbe colle à ce portrait du solitaire devenu incontrôlable, qui a fini par assimiler les maisons à un garde-manger.

Ce comportement n’a rien d’un cas isolé à l’échelle de la région. Il raconte la tension grandissante entre une faune sauvage à l’étroit et des populations humaines toujours plus nombreuses aux portes des forêts. Le Népal ne compte que quelques centaines d’éléphants sauvages, mais chaque animal partage désormais son espace avec des cultures et des maisons qui grignotent la forêt année après année.

Le paradoxe est cruel. L’éléphant d’Asie figure sur la liste des espèces en danger, avec une population sauvage estimée à quelques dizaines de milliers d’individus, dont la grande majorité vit en Inde. L’animal qui terrorise les hameaux de Chitwan appartient donc à une espèce que le Népal s’efforce, dans le même temps, de sauver de l’extinction. Protéger l’éléphant et protéger les habitants relèvent du même dossier, et personne n’a encore trouvé la formule qui réconcilie les deux.

En Inde, 628 morts pour la seule année 2023

Les chiffres donnent le vertige de l’autre côté de la frontière. D’après les données du ministère indien de l’Environnement, les éléphants ont tué 2 853 personnes en cinq ans, entre 2019 et 2023. La seule année 2023 a compté 628 décès, un record. L’État d’Odisha paie le plus lourd tribut avec 624 morts sur la période, devant le Jharkhand et le Bengale-Occidental. Rapporté à l’échelle d’une journée, cela représente plus d’un mort chaque jour, pendant cinq ans.

Le Népal, plus petit et moins fourni en pachydermes, n’est pas épargné. Une étude scientifique portant sur vingt années d’attaques dans les plaines du Teraï et le massif de Chure a recensé 274 morts et 138 blessés. Sur la seule dernière décennie, les autorités népalaises rattachent une centaine de décès à ces conflits, sans compter les récoltes ravagées et les habitations éventrées par centaines.

Quand la forêt recule, les drames montent

Derrière ces bilans, une même mécanique se répète. Les forêts qui abritaient les éléphants sont rongées par les champs, les routes et les villages. Les corridors qui reliaient autrefois les massifs boisés se referment, et les troupeaux se retrouvent cernés par l’activité humaine. Pour manger, les bêtes traversent des cultures et des hameaux, avec les affrontements que cela déclenche. Les chercheurs qui travaillent sur le sujet pointent les mêmes causes : fragmentation de l’habitat, expansion agricole, raréfaction des ressources naturelles.

Face à un animal comme Dhurbe, les solutions sont rares et toutes discutées. L’abattre soulève une opposition farouche dans un pays où l’éléphant garde un statut sacré et une protection légale stricte. Le déplacer vers une zone reculée coûte cher et ne garantit pas qu’il cessera d’attaquer ailleurs. Quant au collier satellite, il permet au mieux d’alerter les villages quand il approche, pas de le stopper. L’État verse bien une indemnité aux familles endeuillées, mais aucune somme ne ramène un enfant de 4 ans. La mort d’Ashika et de Bharat a ravivé la colère des habitants de Chitwan, qui réclament depuis des années une réponse durable. Les gestionnaires du parc national doivent trancher dans les prochaines semaines le sort de l’éléphant le plus meurtrier du pays.