Un revolver gravé à son nom, six balles réelles rangées dans la boîte. Voilà ce que chaque dirigeant de l’OTAN a emporté en quittant le sommet d’Ankara cette semaine. Le cadeau, signé Recep Tayyip Erdogan, a surtout offert un casse-tête à leurs services de sécurité.

La scène s’est jouée en marge du 36e sommet de l’Alliance, les 7 et 8 juillet, au palais présidentiel turc. C’était le premier sommet de l’OTAN organisé en Turquie depuis Istanbul en 2004, et Erdogan tenait visiblement à marquer le coup. Chaque chef d’État et de gouvernement est reparti avec la même surprise: une arme de poing personnalisée, en état de marche.

Un six-coups gravé, sorti des années 1990

L’objet n’a rien d’un pistolet de pacotille. D’après CNN, il s’agirait du Gümüsay, un revolver .357 Magnum à six coups fabriqué par MKE, le groupe d’armement public turc, dans les années 1990. La pièce est présentée dans un coffret en bois orné du drapeau turc et du logo de l’OTAN, avec une plaque qui la décrit, en turc et en anglais, comme le premier revolver jamais produit en Turquie.

Dans la boîte rouge doublée de noir, six cartouches réelles accompagnent l’arme, ainsi qu’un document précisant qu’elle échappe aux contrôles à l’exportation. Autrement dit, un vrai revolver, avec de vraies munitions, remis à une trentaine de dirigeants qui, pour la plupart, étaient venus en avion.

Comment fait-on voyager une arme chargée ?

C’est là que le présent se transforme en problème. Difficile de glisser un revolver et ses balles dans le bagage d’un chef d’État sans déclencher une longue série de procédures. Chaque délégation a dû improviser. Certaines ont confié l’arme à la sécurité de l’aéroport, d’autres l’ont déposée dans une ambassade ou un bâtiment officiel, quelques-unes l’ont tout bonnement laissée à Ankara. Les règles de l’aviation civile ne laissent guère le choix: une arme à feu et ses munitions ne montent jamais en cabine, elles doivent être déclarées, rangées en soute dans un étui homologué, et suivies de près à chaque frontière. Un simple avion de retour devient alors un parcours administratif.

Le Britannique Keir Starmer, l’Allemand Friedrich Merz et le Néerlandais Rob Jetten ont préféré ne pas repartir avec, d’après France 24. Le président polonais Karol Nawrocki, lui, a bien reçu son .357 Magnum. Côté canadien, Mark Carney figurait aussi sur la liste des destinataires, rapporte la chaîne publique CBC. Sur le moment, personne n’a vraiment su quelle attitude adopter.

Derrière le geste, la vitrine de l’armement turc

Erdogan n’a pas choisi ce cadeau au hasard. La Turquie a transformé son industrie de défense en instrument de puissance, et elle aime le faire savoir. Les drones Bayraktar, produits par Baykar, se sont vendus dans des dizaines de pays et sont devenus le symbole de cette montée en gamme, jusqu’à s’illustrer sur le front ukrainien. Ankara revendique désormais fabriquer sur son sol la grande majorité de ses équipements militaires, un renversement complet par rapport aux années 2000. Les exportations d’armement turques enchaînent les records depuis plusieurs années, et le pays aligne la deuxième armée de l’Alliance en nombre de soldats.

Offrir un revolver estampillé MKE à l’ensemble des dirigeants de l’OTAN, c’est donc aussi une opération de communication. Le message tient en une phrase: la Turquie fabrique ses propres armes, elle en est fière, et elle compte bien continuer à les vendre. Le choix d’un modèle présenté comme le premier revolver national vient appuyer ce récit, jusque sur la petite plaque du coffret.

Offrir une arme entre alliés, un geste qui détonne

Le cadeau interroge aussi par sa nature. Les présents diplomatiques penchent d’habitude vers l’objet d’art, le tapis, la montre ou le livre rare. Une arme à feu, chargée qui plus est, renvoie à une autre époque, celle où l’on scellait une alliance en offrant une épée ou un poignard d’apparat. Entre partenaires censés se protéger mutuellement, la symbolique a de quoi faire sourire, ou grincer des dents.

Coutumier des mises en scène soignées, le président turc savait sans doute qu’un tel geste ferait parler. En quelques heures, les images du coffret rouge ont circulé, et le sommet sur la défense européenne s’est en partie résumé à une question: qu’a fait chacun de son revolver ?

Un cadeau qui finit souvent dans les mains de l’État

Reste une interrogation très concrète: à qui appartient l’arme, au bout du compte ? Dans beaucoup de pays, un dirigeant ne peut pas conserver pour lui un présent étranger d’une telle valeur. Aux États-Unis, la loi sur les cadeaux diplomatiques impose de déclarer puis de remettre à l’administration tout objet dépassant un seuil modeste, de l’ordre de quelques centaines de dollars. Le revolver gravé au nom de Donald Trump, s’il en a bien reçu un, deviendra donc plus probablement propriété de l’État américain qu’une pièce de collection personnelle.

Le principe vaut, sous des formes diverses, dans la plupart des démocraties. Un chef de gouvernement qui empocherait une arme offerte par un homologue s’exposerait vite à des questions embarrassantes. Ce qui explique la prudence quasi générale autour du présent d’Ankara.

Erdogan aura en tout cas réussi son effet: tout le monde a parlé de son cadeau. Les revolvers, eux, dorment pour la plupart dans des coffres, des ambassades ou des réserves d’aéroport, loin des mains auxquelles ils étaient destinés. Le prochain sommet de l’OTAN, attendu l’an prochain, dira si l’hôte suivant tente de faire plus spectaculaire, ou simplement plus sobre.