Un manche en bronze, deux petits crochets, et la promesse d’une souffrance inouïe. Dans le sud de la Bulgarie, des archéologues ont dégagé un instrument chirurgical vieux de dix-huit siècles, taillé pour une seule mission: extraire les pierres logées dans la vessie. Il n’en existe qu’un seul autre exemplaire connu sur la planète.

Un crochet double resté presque intact

L’objet est sorti des ruines d’Heraclea Sintica, une cité antique proche de Petrich, tout près de la frontière grecque. Les fouilleurs l’ont mis au jour dans une salle accolée au temple d’Hercule. Le bronze a plutôt bien traversé les siècles: le manche, orné d’anneaux en relief, est intact, et seules les pointes recourbées des deux crochets manquent à l’appel. Les spécialistes lui rendent son nom grec, le lithulkos, littéralement le tire-pierre. La datation, lue dans les couches de terrain, le situe au IIIe siècle de notre ère, en plein âge d’or de la ville.

Heraclea Sintica n’était pas un village perdu. Fondée à l’époque hellénistique dans la vallée de la Strouma, la cité a prospéré sous Rome grâce au commerce, avant qu’un séisme et les crues ne la rayent peu à peu de la carte. C’est justement cette boue de rivière, accumulée pendant des siècles, qui a scellé et protégé ses trésors enfouis.

Le deuxième exemplaire connu au monde

Là réside l’exception. « Une trouvaille extrêmement rare, pas seulement pour la Bulgarie mais à l’échelle mondiale », a résumé le professeur Lyudmil Vagalinski, qui dirige le chantier, auprès de l’agence de presse bulgare BTA. D’après la littérature scientifique qu’il cite, un seul objet comparable a jamais été exhumé, en Italie. Les médecins de l’Antiquité ne manquaient pourtant pas d’outils: scalpels, aiguilles, curettes et cuillères garnissaient leurs trousses. Mais un tire-pierre appartenait à une autre ligue, celle des instruments que seul un praticien aguerri osait manier. Sa présence à Heraclea Sintica trahit un niveau de soin inattendu pour une ville de cette taille.

« Le Tailleur de pierre » et ses disciples

Ouvrir un corps pour en retirer un calcul, la médecine gréco-romaine savait déjà le faire. Le geste remonte à Ammonius d’Alexandrie, au IIIe siècle avant notre ère, à qui l’on attribue la méthode et les instruments dédiés. Ses contemporains l’avaient surnommé Lithotomos, le tailleur de pierre. Pline l’Ancien, lui, rangeait ces calculs parmi les douleurs les plus insupportables qu’un homme puisse connaître. À Rome, le mal frappait d’ailleurs surtout les enfants, et Celsus recommandait de réserver l’opération aux plus jeunes, entre neuf et quatorze ans, jugés plus solides face au couteau.

Le détail de l’opération nous vient de Celsus. Dans son encyclopédie De Medicina, le Romain décrit la manœuvre sans ménagement: un crochet se glisse derrière la pierre pour l’empêcher de fuir vers le fond de la vessie, puis une lame vient la fendre. Le malade, tenu de force par plusieurs paires de bras, endure tout éveillé. Aucune anesthésie générale, aucun antibiotique, aucune garantie de survivre à l’infection qui rôde. Le procédé, baptisé « petit appareil », a pourtant traversé quinze siècles presque sans retouche.

La chose était si redoutée que le serment d’Hippocrate y faisait directement allusion: le médecin jurait de ne pas « pratiquer la taille » et de céder ce geste à des hommes qui en avaient le métier. Le lithulkos de Bulgarie est justement l’outil de ces spécialistes-là.

Soigné à l’ombre du dieu

Reste une énigme que les archéologues n’ont pas fini de creuser: que faisait cet instrument dans une pièce collée au temple d’Hercule? L’hypothèse de travail ne manque pas d’allure. Les malades venaient peut-être y implorer la guérison du demi-dieu, fils de Zeus, et repartaient avec un vrai geste chirurgical en plus de la prière. « Des gens qui cherchaient l’aide du héros mythique étaient sans doute soignés là », avance Vagalinski, qui se garde de trancher. Sept archéologues et trente-quatre ouvriers fouillent encore les abords du sanctuaire, dégageant à la pelle mécanique d’épais dépôts de rivière avant de reprendre patiemment le travail à la main.

Un Français sur dix toujours concerné

Ce mal que les Romains taillaient au fer n’a rien d’un souvenir de manuel. La lithiase urinaire touche aujourd’hui près de 10 % de la population française, selon les données rassemblées par les urologues dans la revue Progrès en Urologie. Elle vise deux hommes pour une femme, se déclare le plus souvent autour de 40 ans, et sa fréquence a nettement grimpé en cinquante ans, nourrie à 85 % par des assiettes trop chargées en sel, en sucre et en protéines animales. Ceux qui l’ont vécue la rangent souvent parmi les pires douleurs de leur existence, comparable pour certaines femmes à un accouchement.

Les fortes chaleurs n’arrangent rien. En été, la déshydratation concentre les urines et facilite la formation des cristaux, au point que les services d’urgence voient les coliques néphrétiques se multiplier pendant les canicules. La pierre qui torturait les patients d’Heraclea Sintica se forme toujours dans les mêmes reins, pour les mêmes raisons.

La rupture tient dans le geste. Là où le lithulkos fendait la pierre à vif, le patient d’aujourd’hui repart le plus souvent le jour même, son calcul pulvérisé par ondes de choc ou par un laser glissé sans la moindre incision. Dix-huit siècles avant nos blocs opératoires climatisés, un chirurgien bulgare affrontait déjà la même pierre, armé d’un crochet de bronze et d’un solide sang-froid.

Le chantier, lui, n’a pas livré son dernier secret. Une fois les objets nettoyés et analysés, l’équipe espère cerner la fonction exacte de cette salle, et confirmer, peut-être, qu’un cabinet de chirurgie fonctionnait bel et bien à deux pas des offrandes déposées pour Hercule.