Il a suffi d’un seul os. Une vertèbre isolée, ramassée dans une plaine du nord-est de la Thaïlande, a permis à des paléontologues de nommer une espèce de dinosaure géant restée invisible pendant 145 millions d’années. Un colosse de près de 20 mètres, reconstitué à partir d’un fragment qui tient dans deux mains.

L’animal s’appelle désormais Uragasaurus kalasinensis. Sa description vient de paraître dans la revue Scientific Reports, sous la plume d’une équipe thaïlandaise menée par Apirut Nilpanapan, de l’université de Mahasarakham. C’est la quinzième espèce de dinosaure officiellement nommée en Thaïlande, et elle raconte bien plus que sa propre histoire.

Une signature cachée dans la pierre

Le grand public imagine le paléontologue en train de dégager un squelette entier du sable. La réalité ressemble davantage à un puzzle dont il manquerait la quasi-totalité des pièces. Sur le site de Phu Noi, les fossiles arrivent en morceaux épars, charriés autrefois par des rivières qui déposaient leurs sédiments sur une vaste plaine inondable. Un os par-ci, un fragment par-là, rarement plus.

Au milieu de ces débris, une vertèbre dorsale, celle qui se logeait juste derrière le cou, a retenu l’attention des chercheurs. De loin, elle ressemblait à n’importe quelle vertèbre de sauropode. De près, elle portait une marque de fabrique. Des scanners médicaux ont sondé l’intérieur de l’os sans l’abîmer et révélé des poches d’air laissées par le système respiratoire, agencées d’une façon jamais observée, ainsi que des crêtes osseuses dessinant un Y sur la surface externe. Cette combinaison n’appartenait à aucune espèce répertoriée.

D’autres ossements gisaient à proximité, une fibula, un coracoïde, quelques vertèbres du cou. Ils provenaient peut-être de la même bête, mais aucun ne portait de signe assez tranché pour l’affirmer. Seule la vertèbre dorsale possédait cette empreinte digitale anatomique. Le reste attendra d’autres preuves.

Baptiser une espèce à partir d’un os unique reste un pari que beaucoup de spécialistes hésitent à tenter. Il faut une pièce à la fois bien conservée et singulière, capable de se distinguer de tout ce qui existe déjà dans les collections. Cette vertèbre cochait les deux cases, ce qui a suffi à trancher.

La famille des cous à rallonge

Uragasaurus rejoint les mamenchisauridés, une lignée de sauropodes qui détient un record : les cous les plus longs jamais portés par un animal terrestre. Ces herbivores avançaient sur quatre pattes, broutaient la cime des arbres et cousinaient avec des vedettes comme le Diplodocus ou le Brontosaure. Chez les plus extrêmes, le cou atteignait à lui seul près de la moitié de la longueur du corps.

Les estimations situent l’animal entre 18 et 20 mètres du museau à la queue, à peu près la longueur d’un semi-remorque, cou compris. Le tout à la toute fin du Jurassique, autour de 145 à 150 millions d’années avant nous, quelques millions d’années avant la bascule vers le Crétacé.

Le recordman du groupe reste chinois. Mamenchisaurus sinocanadorum est crédité d’un cou d’une quinzaine de mètres, l’un des plus longs jamais mesurés dans le règne animal. Uragasaurus n’atteignait sans doute pas cet extrême, mais il partageait la même astuce d’ingénierie. Ses vertèbres étaient creusées de cavités d’air, à la manière des os d’oiseaux, ce qui allégeait l’ensemble et évitait au cou de ployer sous son propre poids.

Un nom qui cache un serpent

Le baptême n’a rien d’anodin. Uragasaurus assemble le mot sanskrit uraga, qui désigne le serpent, et le grec sauros, le lézard. Un lézard-serpent, allusion transparente à ce cou interminable qui ondule comme un reptile. La seconde partie, kalasinensis, rend hommage à la province de Kalasin, où dort le gisement. Le quotidien thaïlandais Khaosod rappelle que cette région s’impose déjà comme l’un des hauts lieux de la paléontologie du pays.

La Chine perd son monopole

Voilà le vrai coup d’éclat. Jusqu’à cette description, la quasi-totalité des mamenchisauridés connus sortaient de Chine, surtout du bassin du Sichuan. On les croyait presque cantonnés à ce territoire. Uragasaurus démontre le contraire : ces géants au long cou peuplaient aussi l’Asie du Sud-Est au Jurassique supérieur.

L’analyse place l’espèce près de la base de l’arbre généalogique de la famille, parmi ses représentants les plus anciens. Elle éclaire donc une étape reculée de leur évolution, au moment où ces animaux commençaient tout juste à se diversifier. Cette découverte élargit la diversité connue des sauropodes mamenchisauridés en Asie du Sud-Est et apporte des informations neuves sur leur répartition et leur histoire, écrit l’équipe dans Scientific Reports. Le site ScienceAlert résume l’ironie de l’affaire : un fragment lavé par une rivière il y a des dizaines de millions d’années suffit à réécrire un chapitre entier de la préhistoire.

La parenté entre Uragasaurus et des espèces chinoises laisse deviner des terres émergées reliant les deux régions, où ces troupeaux pouvaient circuler. Retracer les routes exactes de cette migration reste hors de portée pour l’instant, faute de fossiles en nombre suffisant. Mais savoir que ces géants ne se limitaient pas à la Chine suffit déjà à redessiner la carte de leur royaume.

Longtemps discrète sur la scène des grands reptiles, la Thaïlande compte désormais quinze espèces de dinosaures nommées. La plupart sont sorties de ce nord-est de plateaux gréseux où les couches jurassiques affleurent, un décor qui attire chaque année davantage de fouilleurs.

Des milliers de fossiles encore sous terre

Uragasaurus n’est que le deuxième dinosaure formellement nommé de la formation de Phu Kradung. Le site de Phu Noi, lui, a déjà livré des milliers de spécimens, et beaucoup patientent encore sous la roche ou dans les tiroirs des laboratoires. Chaque vertèbre, chaque dent peut receler un géant ignoré.

Les chercheurs comptent poursuivre les fouilles dans la formation de Phu Kradung et dans d’autres dépôts jurassiques voisins. Avec des milliers de fragments déjà extraits et à peine étudiés, la prochaine espèce géante est peut-être déjà sortie de terre, rangée dans une caisse, en attente du bon regard.