Oubliez le singe suspendu à sa liane, sous une canopée moite et bruissante. Les premiers primates, eux, affrontaient des hivers glacés quelque part en Amérique du Nord. Certains s’endormaient même des mois entiers pour ne pas mourir de faim.
Cinquante ans de certitude balayés
Pendant un demi-siècle, les manuels ont répété la même histoire : nos ancêtres seraient apparus dans la chaleur humide des forêts tropicales, là où vivent presque tous les singes actuels. Une étude parue dans la revue PNAS démonte ce récit. En reconstituant 66 millions d’années d’évolution, ses auteurs placent le berceau des premiers primates dans des régions froides et sèches de l’hémisphère nord.
Si l’ancienne idée a tenu si longtemps, c’est que la plupart des fossiles de primates ont été exhumés sous les tropiques, là où on les cherchait. Un simple biais de fouille. L’équipe menée par Jorge Avaria-Llautureo, à l’université de Reading, épaulée par des chercheurs d’Oxford, a voulu en avoir le cœur net. Elle a passé au crible 479 espèces : 301 encore vivantes et 178 disparues, connues par leurs seuls ossements. « Nos résultats inversent complètement le récit habituel », tranche le chercheur. « Les primates ne sont pas sortis de jungles luxuriantes, ils viennent d’environnements froids et saisonniers. »
Un atlas climatique de 66 millions d’années
Reconstituer la météo d’un lieu où vivait une bête disparue voici des dizaines de millions d’années tient du casse-tête. Les scientifiques ont donc croisé deux sources : l’ADN des espèces actuelles et les fossiles des éteintes. Chaque branche de l’arbre généalogique des primates a ensuite été repositionnée sur une carte du globe, dérive des continents comprise.
Par-dessus, ils ont posé les climats anciens, devinés grâce aux pollens et aux spores piégés dans les roches. Le tout forme une sorte d’atlas climatique remontant à la disparition des dinosaures, où chaque ancêtre hérite d’un type de temps : tropical, aride, tempéré ou froid. Le verdict est net. Les premiers primates connaissaient des étés chauds et des hivers à pierre fendre, pas la touffeur d’une forêt équatoriale.
Teilhardina, 28 grammes de pionnier
Un nom incarne ces pionniers : Teilhardina. Ce grimpeur miniature pesait environ 28 grammes, le poids du plus petit primate vivant aujourd’hui, le microcèbe de Madame Berthe. Trop léger pour s’autoriser la moindre disette, il se gavait de fruits, de gomme et d’insectes bien caloriques.
Détail qui compte, Teilhardina arborait déjà des ongles plats au lieu de griffes, de quoi agripper une branche et manier sa nourriture. Cette signature ne quittera plus jamais la lignée des primates. Apparue voici 56 millions d’années, dix millions d’années après la chute des dinosaures, l’espèce a essaimé depuis l’Amérique du Nord jusqu’en Europe et en Chine à une vitesse qui étonne encore les paléontologues.
Plus aucun singe en Amérique du Nord
Voilà le paradoxe savoureux de cette histoire. Les primates seraient nés en Amérique du Nord, mais plus un seul n’y vit à l’état sauvage aujourd’hui. Le continent qui les a vus naître les a tous perdus, au fil des refroidissements et des bouleversements géologiques. Quelques-uns auraient même poussé jusqu’à des terres arctiques, lors d’épisodes de réchauffement très anciens, avant de s’effacer de ces latitudes.
Hiberner comme un ours pour tenir
Survivre à des hivers polaires sans nourriture, pour des bestioles de 30 grammes, relève de l’exploit. La parade avancée par l’étude a de quoi décoiffer : ces primates auraient ralenti leur cœur et leur métabolisme pour passer la mauvaise saison en dormant, à la manière d’un ours.
L’hypothèse n’a rien de farfelu. Plusieurs lémuriens pratiquent encore l’exercice. Les dix espèces de lémuriens nains de Madagascar s’enfouissent sous une couche de racines et de feuilles et sommeillent des mois durant, à l’abri du gel. Les microcèbes savent eux aussi lever le pied quand les vivres se raréfient. Nos lointains cousins du froid auraient compté sur la même astuce.
La jungle, une conquête très tardive
Les tropiques n’ont été colonisés que bien plus tard, au terme d’un long périple. Selon l’étude, les primates ont d’abord encaissé le froid, gagné des climats plus doux, traversé des zones quasi désertiques, puis seulement atteint les forêts humides, des millions d’années après leurs débuts. La chaleur n’a pas servi de moteur à cette expansion, contrairement à la croyance répandue.
Ce sont les sautes brutales entre périodes sèches et humides qui ont rebattu les cartes. Elles ont forcé chaque espèce à bouger ou à s’éteindre. Les baroudeurs capables d’avaler des kilomètres et de manger de tout ont prospéré ; les sédentaires se sont effacés sans descendance. « On a longtemps supposé que les primates avaient évolué dans les forêts tropicales parce que c’est là qu’on les trouve aujourd’hui », observe Thomas Püschel, de l’université d’Oxford. « Les fossiles et les données climatiques racontent une autre histoire. »
Une leçon pour les singes menacés
Cette plongée dans le passé dépasse la simple curiosité. Elle éclaire le sort des primates actuels, dont une large part figure parmi les espèces en danger. Enfermés dans des forêts grignotées par la déforestation, réduits à de petites populations, ils ont perdu la liberté de mouvement et la diversité génétique qui avaient sauvé leurs aïeux. « Comprendre comment les primates anciens ont encaissé les chocs climatiques aide à prévoir la réaction des espèces d’aujourd’hui », avance Jorge Avaria-Llautureo. Relayé cette semaine par le média The Conversation, le travail ressurgit alors que les canicules s’enchaînent en Europe. Le message des fossiles est limpide : quand le climat s’emballe, ce sont les espèces capables de déménager qui survivent. Les autres disparaissent.