Mercredi 25 février, un drone non identifié s’est approché à 10 kilomètres du Charles de Gaulle, amarré dans le port de Malmö. La marine suédoise l’a neutralisé avant qu’il ne s’approche davantage. L’incident pose une question que beaucoup se posent sans oser la formuler : comment protège-t-on un navire de guerre de 42 500 tonnes contre un engin qui pèse parfois moins de 5 kilos ?
Un bouclier en trois couches
La protection d’un groupe aéronaval repose sur un principe militaire ancien, appliqué à une menace nouvelle : la défense en profondeur. Trois cercles concentriques se superposent autour du porte-avions, chacun conçu pour intercepter ce que le précédent a laissé passer.
Le premier cercle s’étend à plusieurs centaines de kilomètres. Ce sont les avions de chasse Rafale Marine et surtout les avions de guet E-2C Hawkeye, capables de détecter des cibles aériennes à plus de 500 km. Le Hawkeye, reconnaissable à son large disque radar sur le dos, scrute l’espace aérien 24 heures sur 24 quand le groupe est en mer, selon le ministère des Armées.
Le deuxième cercle, entre 30 et 100 km, repose sur les frégates d’escorte. Les frégates Horizon et Aquitaine, équipées du radar SMART-S Mk2 et du système de missiles Aster, forment un filet antiaérien. Le missile Aster 15, stocké dans les silos Sylver du Charles de Gaulle lui-même, peut intercepter un avion ou un missile de croisière à 30 km de distance. Mais face à un petit drone commercial, l’Aster pose un problème de rapport coût-efficacité : chaque missile vaut environ un million d’euros.
Le troisième cercle, le plus rapproché, est celui de l’autodéfense. C’est là que les choses se compliquent avec les drones.
Pourquoi les drones changent tout
Les systèmes de défense navale ont été conçus pour des menaces rapides et coûteuses : missiles supersoniques, avions de combat, torpilles. Un missile antinavire russe de type P-800 Oniks file à 750 m/s. Un drone commercial vole à 15 m/s. Les radars traditionnels, calibrés pour repérer des objets métalliques à grande vitesse, peinent à distinguer un quadricoptère d’un oiseau.
La guerre en Ukraine a mis ce problème en pleine lumière. Des drones FPV (pilotés en vue subjective) à 500 euros détruisent des blindés à plusieurs millions. En mer Rouge, les Houthis ont ciblé des navires de guerre avec des drones navals et aériens, forçant l’US Navy à tirer des missiles SM-2 à 2,1 millions de dollars pièce contre des engins à quelques milliers de dollars, rapporte le Wall Street Journal.
Le calcul est vite fait. Un porte-avions qui épuise ses missiles contre une nuée de drones bon marché se retrouve vulnérable face à la menace suivante.
Ce que la France déploie aujourd’hui
Le Charles de Gaulle embarque 32 missiles Aster 15 dans quatre lanceurs Sylver A43, deux systèmes Sadral à missiles Mistral (portée 6 km), huit canons de 20 mm modèle F2 et trois tourelles Narwhal de 20 mm ajoutées en 2019. Ces dernières, développées par Nexter (aujourd’hui KNDS), tirent des obus à 1 500 mètres et peuvent engager des cibles de petite taille.
Côté guerre électronique, le porte-avions dispose de brouilleurs ARBB-33 et de lance-leurres Sagaie. Contre un drone piloté par liaison radio, le brouillage peut couper le signal entre l’opérateur et l’engin. Le drone perd alors sa commande et tombe ou se met en vol stationnaire, selon ses paramètres d’usine.
À terre, l’armée française multiplie les programmes. Le fusil brouilleur NEROD, utilisable par un fantassin, coupe les communications d’un drone dans un rayon de plusieurs centaines de mètres, détaille le ministère des Armées. Le programme interarmées PARADE (Protection déployable modulaire Anti-Drones) coordonne l’ensemble : détection, identification, neutralisation.
Le canon de 20 mm fait son grand retour
Début 2025, l’armée de Terre a dévoilé Proteus, un système anti-drone bricolé en quatre mois par la Section technique de l’armée de Terre (STAT) et l’Agence ministérielle de l’intelligence artificielle de défense (AMIAD). Le concept : recycler les vieux canons antiaériens de 20 mm des années 1970, les monter sur un camion TRM 2000, y ajouter une caméra thermique et un ordinateur dopé à l’intelligence artificielle, rapporte Opex360.
Le résultat affiche un gain de performance de 30 % par rapport à un équipement standard, selon la STAT. Le canon crache 700 coups par minute à 1 500 mètres de portée. Le Standard 2, en développement, intégrera un algorithme capable de prédire la trajectoire d’un drone pour déterminer le meilleur moment de tir.
Plus ambitieux encore, le programme Serval LAD (lutte anti-drones) confié à KNDS France prévoit 24 véhicules blindés 4×4 équipés d’un tourelleau ARX30 avec un canon de 30 mm, un radar de détection sur mât télescopique et des antennes de guerre électronique. Budget global de la défense sol-air basse couche : 600 millions d’euros, notifiés fin 2024, rapporte Forces Opérations Blog. Premières livraisons prévues à partir de 2029.
Le maillon faible : l’escale
En pleine mer, le groupe aéronaval déploie un sous-marin nucléaire d’attaque en éclaireur, des frégates en écran à 50 km, des hélicoptères en patrouille et des avions de guet en permanence. La bulle de protection est redoutable.
Au port, c’est une autre histoire. Le Charles de Gaulle dépend alors de la protection du pays hôte. « Quand le groupe aéronaval entre dans les eaux souveraines d’un pays allié, il se soumet à la protection du pays hôte », a rappelé le colonel Guillaume Vernet, porte-parole de l’état-major, à franceinfo. À Malmö, c’est la marine suédoise qui veillait. Elle a détecté et neutralisé le drone. Le système a fonctionné.
Mais le précédent inquiète. En France, des survols de drones au-dessus de centrales nucléaires avaient déjà provoqué l’embarras en 2014. Dix ans plus tard, les survols de sites sensibles se multiplient en Europe, rappelle Le Figaro. La Baltique, devenue zone de friction entre la Russie et l’Otan, concentre les incidents.
La course entre le bouclier et l’épée
Les marines du monde entier accélèrent. L’US Navy teste des lasers embarqués capables de détruire un drone pour quelques dollars de coût énergétique par tir, contre deux millions pour un missile. Le système HELIOS, installé sur un destroyer de la classe Arleigh Burke, a passé ses premiers tests opérationnels en 2024. La marine française développe de son côté le laser HELMA-P, qui a réussi à neutraliser des drones lors d’essais au sol.
Le défi reste la saturation. Un groupe aéronaval peut affronter quelques drones isolés. Mais que se passe-t-il face à un essaim de 50 engins coordonnés, lancés simultanément depuis plusieurs directions ? C’est le scénario qui empêche les amiraux de dormir. Et c’est celui que les Houthis ont commencé à pratiquer en mer Rouge, combinant drones aériens, drones navals et missiles balistiques dans des attaques coordonnées.
Le Charles de Gaulle poursuit sa mission Lafayette 26 en Baltique jusqu’en mai. L’incident de Malmö n’a duré que quelques minutes. Mais il a rappelé que la plus grande menace pour un navire à 5 milliards d’euros peut tenir dans un sac à dos.