Un nourrisson de 24 jours. Un séjour au CHU de Montpellier les 6 et 7 février. Et un résultat d’analyse qui change la donne : la toxine céréulide a été détectée pour la première fois dans les selles d’un bébé français, a révélé la cellule investigation de Radio France le 26 février. L’enfant avait consommé du lait Gallia Calisma, fabriqué par Danone, un produit visé par un rappel massif.
La concentration mesurée dépasse la dose aiguë de référence fixée par les autorités sanitaires. Le ministère de la Santé reconnaît que cette trace « est susceptible d’expliquer les symptômes observés ». Il tempère aussitôt : « l’imputabilité » de l’intoxication ne pourra être établie que par les soignants et les spécialistes en toxicologie mobilisés dans le cadre des investigations.
Décembre 2025 : le début de la crise
Tout a commencé en décembre, quand des lots de lait infantile Guigoz et Nidal (Nestlé) ont été rappelés après la détection potentielle de céréulide, une toxine produite par certaines souches de la bactérie Bacillus cereus. Chez un nourrisson, elle provoque des vomissements violents pouvant mener à la déshydratation, voire au décès. Danone a suivi avec des rappels sur sa gamme Gallia. Lactalis a fait de même. La vague s’est étendue à l’international.
Depuis, trois nourrissons sont morts en France. Le premier décès concerne une petite fille de 27 jours, morte le 23 décembre à Angers. Sa mère affirme qu’elle avait consommé du lait Guigoz appartenant à des lots rappelés. « C’est une piste sérieuse, mais il est beaucoup trop tôt pour dire que c’est la piste principale », a déclaré le procureur d’Angers le 22 janvier, rapporte franceinfo.
Le parquet de Bordeaux a ouvert une enquête pénale fin janvier après la mort, le 8 janvier, d’un nouveau-né à Pessac. Le bébé, né le 25 décembre, avait consommé un lait Guigoz faisant l’objet d’un rappel. Des analyses complémentaires ont été demandées pour rechercher la céréulide.
Un troisième bébé est décédé, mais aucune information n’a été communiquée sur son identité. Une quatrième enquête a été ouverte à Toulouse après la mort d’une fillette de huit mois début février, selon Radio France. Le parquet précise que d’autres pistes sont envisagées, dont le syndrome de mort subite du nourrisson : la poudre de lait consommée par cette enfant ne fait pas l’objet d’un rappel.
Cinq enquêtes à Paris, des familles qui attaquent l’État
Au total, onze nourrissons ont été hospitalisés pour des symptômes de gastro-entérite aiguë après avoir consommé un lait rappelé, selon le ministère de la Santé. Dix d’entre eux étaient rentrés à domicile au 20 février. En Belgique, huit cas d’intoxications légères à la céréulide ont été confirmés sur des bébés depuis le début de l’année, rapporte la RTBF.
Fin janvier, le pôle santé publique du parquet de Paris a ouvert cinq enquêtes, pour « tromperie sur une marchandise entraînant un danger pour la santé de l’homme » et « mise en danger de la vie d’autrui ». Le parquet « a décidé de sa saisine en raison de la multiplicité des plaintes sur le territoire et de la technicité des investigations sur les aspects réglementaires et sanitaires ».
Vingt-quatre familles, réunies au sein du collectif Intox’Alim, ont porté plainte contre les industriels et contre l’État. Elles dénoncent des rappels trop tardifs et des capacités d’analyse insuffisantes. Un point les scandalise : faute de laboratoire de référence capable de détecter la céréulide, la France a dû déléguer ces analyses à la Belgique.
La France sans laboratoire de référence
C’est l’un des angles morts de cette crise. Alors que la céréulide est connue de longue date par les spécialistes de la sécurité alimentaire, aucun laboratoire français n’était équipé pour la détecter en routine au moment où les premiers cas sont apparus. Les prélèvements ont dû traverser la frontière belge, allongeant les délais.
Les autorités sanitaires ont tenté de minimiser ce manque en expliquant que la détection de céréulide n’avait « pas d’impact sur les soins » : un bébé victime d’une intoxication sera soigné de la même manière que pour une gastro-entérite sévère. « Que la détection de céréulide n’ait pas d’impact sur les soins, c’est hors sujet », rétorque Nathalie Goutaland, avocate du collectif Intox’Alim, citée par l’AFP. Elle pointe un « droit d’accès à la preuve » pour les familles et a saisi le Conseil d’État en référé.
Le ministère de la Santé admet ne pas avoir cherché à dresser un recensement exhaustif des intoxications. L’objectif était de « permettre aux autorités de porter une attention particulière aux situations les plus sensibles ». Pour les familles, cette approche revient à sous-estimer l’ampleur de la crise.
Les industriels relancent la production
Danone « confirme que tous ses nouveaux produits sont désormais soumis, avant leur mise sur le marché, à des contrôles libératoires réalisés par des laboratoires indépendants et accrédités ». Nestlé a déclaré le 19 février que « la production a repris dans toutes les usines, en faisant appel à d’autres fournisseurs, avec des tests approfondis avant, pendant et après la production ».
Ces assurances peinent à rassurer. La toxine céréulide résiste à la chaleur et aux traitements classiques de stérilisation. Sa présence dans des produits finis pose la question de l’ensemble de la chaîne d’approvisionnement, du fournisseur de matières premières jusqu’à l’usine de conditionnement.
Un scandale qui rappelle Lactalis 2017
La France a déjà traversé une crise similaire. En 2017, des laits infantiles Lactalis contaminés à la salmonelle avaient provoqué la maladie de dizaines de nourrissons dans plusieurs pays. L’affaire avait révélé des failles dans le système de surveillance et conduit à un durcissement des contrôles. Neuf ans plus tard, la question se repose avec une toxine différente, mais des failles comparables.
Le Conseil d’État doit examiner prochainement le référé déposé par le collectif Intox’Alim. Ses conclusions pourraient contraindre le ministère de la Santé à élargir le recensement des cas et à accélérer la mise en place d’un laboratoire de référence sur le sol français.