Peu avant l’aube, ce dimanche 1er mars, des militaires belges et français ont intercepté un pétrolier en mer du Nord. À bord de l’Ethera : faux pavillon, faux documents, propriété dissimulée derrière des sociétés écrans. Le navire appartient à la flotte fantôme russe, ce réseau clandestin de vieux tankers qui permet à Moscou de vendre son pétrole malgré les sanctions occidentales. Pour la première fois, l’Europe ne s’est pas contentée d’une amende. Elle a envoyé des commandos.

Une opération de nuit, deux marines alliées

C’est le ministre belge de la Défense, Theo Francken, qui a annoncé l’opération dans un message publié sur X en début de matinée. « Ces dernières heures, nos forces armées, avec le soutien de la Défense française, ont arraisonné un pétrolier appartenant à la flotte fantôme russe », a-t-il écrit. Le Premier ministre belge Bart De Wever a félicité les militaires pour « l’opération réussie cette nuit ». Emmanuel Macron a posté une vidéo des forces navales prenant le contrôle de l’Ethera en mer du Nord, qualifiant l’opération de « coup majeur » porté à la flotte fantôme russe.

L’Ethera est désormais escorté vers Zeebrugge, grand port belge de la mer du Nord, où il sera officiellement saisi par les autorités belges. Selon Deutsche Welle, qui cite le ministère belge de la Défense, le navire naviguait sous « faux pavillon et avec de faux documents ». Les détails précis de l’opération, notamment les unités engagées et les modalités de l’abordage, n’ont pas été communiqués dimanche matin.

Faux pavillon, fausses identités, vrai pétrole russe

Les pétroliers de la flotte fantôme partagent généralement les mêmes caractéristiques : immatriculation sous un pavillon de complaisance, propriétaire dissimulé derrière des structures offshore enregistrées dans des pays tiers, assurances absentes ou falsifiées. L’Ethera correspond à ce profil. Les autorités belges soupçonnent qu’il transportait du pétrole russe destiné à contourner les restrictions imposées à Moscou depuis son invasion de l’Ukraine en février 2022, rapporte Le Monde avec l’AFP.

Cette technique n’est pas nouvelle. Depuis trois ans, des dizaines de navires de ce type sillonnent chaque semaine la mer du Nord et la mer Baltique. Mais la réponse européenne se limitait jusqu’ici à des contrôles portuaires, des amendes, parfois une immobilisation temporaire. Arraisonner un navire en pleine mer, avec un appui militaire franco-belge, constitue une rupture dans la méthode.

600 navires pour tenir la guerre

Depuis le début de l’invasion russe en Ukraine, Moscou a constitué une flottille de près de 600 vieux pétroliers pour maintenir ses exportations de brut à des prix cassés. Les principaux acheteurs : l’Inde, la Chine et la Turquie. Ces navires vieillissants naviguent souvent sans assurance valide ni équipage formé aux normes internationales. Plusieurs ont déjà provoqué des déversements d’hydrocarbures en mer Baltique ces deux dernières années.

Ces exportations pétrolières alimentent directement les caisses du Kremlin. Sans elles, le financement de la guerre serait sérieusement compromis. Francken l’a dit sans détour : « Sans sa flotte fantôme, Poutine ne peut pas mener la guerre contre les Ukrainiens innocents. Alors on prend ces navires, un par un. Jusqu’à ce que sa guerre d’agression s’arrête. »

Macron, Zelensky, De Wever : les réactions en cascade

Les réactions politiques ont été rapides et unanimes dans le camp occidental. Emmanuel Macron, dont les forces navales ont participé à l’opération, a salué une avancée significative dans la lutte contre le contournement des sanctions. Volodymyr Zelensky a accueilli la nouvelle avec satisfaction depuis Kiev. « Nous saluons cette action forte contre la caisse flottante de Moscou et remercions la France pour son soutien à l’opération », a-t-il écrit, cité par Deutsche Welle.

Bart De Wever a pris soin de remercier la France et de souligner que la Belgique « respecterait le droit maritime international et la sécurité de ses eaux territoriales ». Une formulation prudente, qui anticipe déjà les contestations juridiques potentielles. Moscou n’avait pas encore réagi officiellement dimanche matin, mais le Kremlin qualifie habituellement ces opérations de « piraterie » ou de « violation du droit international ».

180 milliards intouchables, un pétrolier arraisonné

L’opération survient dans un contexte particulier pour la Belgique. Le pays détient la plus grande part des avoirs russes gelés en Europe : environ 180 milliards d’euros, principalement via Euroclear, la chambre de compensation basée à Bruxelles. Et c’est précisément Bruxelles qui s’est opposée ces derniers mois à toute saisie définitive de ces avoirs pour financer l’Ukraine, invoquant des risques juridiques et financiers majeurs.

Ce paradoxe n’a pas échappé aux observateurs. En refusant de toucher aux milliards russes gelés tout en envoyant des commandos arraisonner un pétrolier en pleine mer, la Belgique trace une ligne dont la cohérence reste difficile à saisir. Sur le plan politique intérieur, cette opération offre à Bart De Wever une démonstration de fermeté concrète qu’aucune décision financière n’aurait pu lui procurer.

Vers un précédent juridique sans équivalent en Europe

La saisie de l’Ethera à Zeebrugge ouvre un terrain juridique presque vierge. Si des pétroliers de la flotte fantôme ont déjà été immobilisés en port pour des infractions réglementaires, leur arraisonnement en mer par des forces militaires est sans précédent récent dans l’Union européenne. Les propriétaires du navire, dès qu’ils seront identifiés, pourraient contester la légalité de l’opération devant des juridictions belges ou internationales.

Le précédent que la Belgique vient de créer pourrait inciter d’autres États membres à lancer des opérations similaires. Des dizaines de pétroliers fantômes traversent chaque semaine la mer du Nord et la Baltique, sous les yeux des marines européennes. La question n’est plus de savoir si l’Europe en est capable, mais si elle en a la volonté politique. Le Conseil de l’Union européenne doit examiner de nouvelles mesures de pression sur la Russie lors de sa prochaine session en mars, où la saisie de l’Ethera risque de peser sur les débats.