Le conseil d’administration de la Société Générale a décidé, le 25 février, de porter le salaire fixe de son directeur général Slawomir Krupa de 1 645 000 à 2 400 000 euros par an. Soit une hausse de 45 %, sous réserve du vote de l’assemblée générale des actionnaires.

BNP Paribas avait ouvert les vannes

Cette décision ne sort pas de nulle part. En mai 2025, l’assemblée générale de BNP Paribas avait approuvé une revalorisation de 25 % du fixe de Jean-Laurent Bonnafé, passé de 1 843 000 à 2 300 000 euros, rapporte Le Monde. C’était seulement la deuxième augmentation du dirigeant depuis son arrivée aux commandes en 2011. Chez la Société Générale, le rattrapage prend une ampleur différente : Krupa, en poste depuis mai 2023, voit son fixe grimper de 755 000 euros d’un coup.

L’argument avancé repose sur l’alignement avec les pratiques du secteur. Laisser le patron de la deuxième banque française à un fixe inférieur de 40 % à celui de son principal concurrent serait devenu, aux yeux du conseil, difficilement tenable. Le problème, comme le soulignait Warren Buffett dans une formule restée célèbre, c’est que les obligations de transparence sur les rémunérations des dirigeants ont produit l’effet inverse de celui recherché : chaque patron veut gagner plus que son voisin, et la course ne s’arrête jamais.

95 fois le salaire médian français

Pour mesurer l’écart, quelques repères. Le salaire médian en France tournait autour de 2 091 euros net par mois fin 2025, selon les dernières données de l’INSEE. Le nouveau fixe de Slawomir Krupa représente environ 200 000 euros mensuels, soit 95 fois ce salaire médian. Et ce chiffre ne prend en compte que la rémunération fixe : il faut y ajouter la part variable, les actions de performance et les avantages divers qui, dans le secteur bancaire, peuvent multiplier le total par deux ou trois.

À l’échelle européenne, les patrons des grandes banques françaises rattrapent progressivement leurs homologues. Le directeur général de Deutsche Bank, Christian Sewing, affichait une rémunération totale de 9,35 millions d’euros en 2024, selon le rapport annuel de la banque allemande. Ana Botín, présidente de Santander, percevait 12,23 millions la même année. La France, longtemps plus modérée sur le sujet, voit ses plafonds sauter un à un.

Le « say-on-pay », garde-fou en trompe-l’œil

Depuis la loi Sapin 2 de 2016, renforcée par la loi PACTE de 2019, les actionnaires des sociétés cotées françaises disposent d’un droit de vote contraignant sur la rémunération des dirigeants. Ce mécanisme, baptisé « say-on-pay », devait servir de frein. Dans les faits, les résolutions salariales passent presque toujours, souligne le cabinet Proxinvest dans ses études annuelles sur la gouvernance du CAC 40. Le taux d’approbation moyen dépasse 85 % pour les grandes banques. Les gérants d’actifs, souvent eux-mêmes employés de filiales bancaires, hésitent à voter contre.

Le cas de la Société Générale mérite un regard particulier. Krupa a lancé depuis son arrivée un plan de transformation qui passe par des réductions de coûts, des cessions d’activités et une refonte du modèle vers la banque de détail et l’assurance. Le cours de l’action a progressé d’environ 35 % depuis sa prise de fonctions, ce qui constitue l’argument principal du conseil pour justifier la revalorisation.

Un débat qui dépasse les banques

La question des rémunérations patronales revient périodiquement dans le débat public français. En 2024, la rémunération moyenne des patrons du CAC 40 atteignait 7,9 millions d’euros selon Proxinvest, en hausse de 6 % sur un an. Cette progression contraste avec l’évolution du salaire moyen dans le privé, qui a progressé de 2,1 % sur la même période selon la DARES.

Le calendrier de cette annonce ajoute au décalage. Les frappes américaines et israéliennes sur l’Iran, déclenchées le 28 février, ont provoqué un choc sur les marchés : le baril de pétrole dépasse 82 dollars, le gaz a bondi de 22 % et les Bourses européennes perdent autour de 2 %. Les banques françaises, Société Générale comprise, voient leurs cours plonger.

L’assemblée générale tranchera en mai

Le vote des actionnaires est prévu lors de l’assemblée générale de mai 2026. Si la résolution est rejetée, la rémunération serait maintenue à son niveau actuel. Ce serait une première pour une grande banque française : aucun vote « say-on-pay » n’a encore été repoussé dans le secteur bancaire hexagonal.

Les associations d’actionnaires minoritaires ont commencé à se positionner. L’ADAM (Association de défense des actionnaires minoritaires) a indiqué qu’elle examinerait « avec la plus grande attention » les justifications avancées par le conseil d’administration. Le prochain rendez-vous majeur est la publication du document d’enregistrement universel 2025 de la Société Générale, attendu dans les prochaines semaines, qui détaillera l’ensemble des composantes de la rémunération de Krupa.