Le 10 mars à 1h30 du matin, dans un lieu tenu secret à Brisbane, cinq footballeuses ont poussé un cri de joie collectif. Le ministre australien de l’Intérieur Tony Burke venait de signer leurs visas humanitaires. Quelques heures plus tôt, elles avaient échappé à la surveillance de leur délégation dans un hôtel de la Gold Coast, escortées par la police fédérale australienne. Leur crime, aux yeux de Téhéran : avoir gardé le silence pendant l’hymne national iranien lors d’un match de la Coupe d’Asie féminine.
Un silence devenu acte de résistance
Le 2 mars, la sélection féminine iranienne affrontait la Corée du Sud pour son premier match de la Coupe d’Asie, disputée en Australie. Pendant la diffusion de l’hymne, plusieurs joueuses sont restées muettes. La scène s’est produite au lendemain de la mort du guide suprême Ali Khamenei, tué dans les frappes israélo-américaines qui frappent l’Iran depuis le 28 février. Les images ont immédiatement circulé dans le pays.
Sur la télévision d’État iranienne, le présentateur conservateur Mohammad Reza Shahbazi a qualifié les joueuses de « traîtresses ». « En temps de guerre, refuser de chanter l’hymne est le comble de la trahison, et les traîtres doivent être punis plus sévèrement », a-t-il déclaré, selon Franceinfo qui reprend la chaîne australienne ABC. Le code pénal de la République islamique prévoit de lourdes peines de prison, voire la peine de mort, pour trahison.
Lors du match suivant, contre l’Australie, les joueuses ont chanté l’hymne, les mains levées en salut ou posées sur le cœur. Mais entre-temps, des membres de l’équipe avaient discrètement fait le signe de détresse SOS avec la main, en direction de manifestants rassemblés devant leur hôtel de la Gold Coast, rapporte ABC Australia.
Une extraction menée dans le plus grand secret
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L’Australie n’a pas improvisé. Selon ABC, les services d’immigration étudiaient les demandes de visa de l’équipe iranienne bien avant le début du tournoi, anticipant un scénario de demande d’asile. Le Premier ministre Anthony Albanese a confirmé que son gouvernement « se préparait à cette éventualité depuis un certain temps ».
Les discussions concrètes avec les joueuses ont débuté dans la nuit de dimanche, après le dernier match de l’Iran, une défaite 2-0 face aux Philippines. Cinq d’entre elles ont exprimé leur volonté de rester : la capitaine Zahra Ghanbari, Fatemeh Pasandideh, Zahra Sarbali, Atefeh Ramazanzadeh et Mona Hamoudi.
Elles ont réussi à se soustraire à la vigilance de leurs « accompagnateurs ». La police fédérale et la police du Queensland les ont escortées jusqu’à un lieu sécurisé, dans le cadre de ce que les autorités ont baptisé « Opération Harbour ». Le ministre Burke les a rejointes vers 21 heures pour signer les demandes de visas humanitaires, un titre réservé aux personnes exposées à des persécutions dans leur pays d’origine. À 1h30 du matin, tout était bouclé. Les cinq athlètes ont alors scandé « Aussie, Aussie, Aussie ! » en regardant le ministre apposer sa signature, raconte ABC.
« Ces femmes sont de grandes athlètes, de grandes personnes, et elles vont vraiment se sentir chez elles en Australie », a déclaré Burke. Le chef de l’opposition Angus Taylor a lui aussi soutenu la décision, saluant le « courage immense » des joueuses, rapporte news.com.au.
Des scènes de chaos au départ du bus
Toutes les joueuses n’ont pas demandé l’asile. Le reste de la délégation a quitté l’hôtel mardi après-midi dans un bus, direction l’aéroport de Gold Coast pour un vol vers Sydney, puis la Malaisie, avant de rejoindre l’Iran par la Turquie. La scène a viré au chaos : des manifestants se sont placés devant le véhicule pour tenter de bloquer le départ. Une joueuse a été filmée tirée par le bras et le col vers le bus par des membres de la délégation, selon news.com.au.
Le sénateur écologiste Nick McKim a exprimé ses inquiétudes sur ABC : « Certains membres de la délégation qui accompagnaient les joueuses sont louches. Nous savons qu’au moins une personne s’est vu refuser son visa en raison de liens présumés avec le Corps des Gardiens de la Révolution. »
Amnesty International a également réclamé des garanties. « Les footballeuses iraniennes font face à de sérieux risques pour leur sécurité si elles retournent en Iran. Elles ont le droit de demander protection et doivent avoir la possibilité d’exercer ce droit », a déclaré Zaki Hairdari, responsable de campagne de l’organisation, cité par news.com.au.
Le Mondial 2026 en question
L’affaire dépasse désormais le cadre sportif. Le président de la Fédération iranienne de football, Mehdi Taj, a remis en cause la participation de la sélection masculine à la Coupe du monde 2026, prévue du 11 juin au 19 juillet aux États-Unis, au Canada et au Mexique, rapporte Ouest-France. Si l’Iran mettait sa menace à exécution, ce serait un précédent rare pour une nation qualifiée. Le pays a participé à six éditions du Mondial.
Boycotter un tournoi co-organisé par les États-Unis, en pleine guerre, relèverait autant de la posture politique que de la nécessité pratique. La question de la sécurité des joueurs iraniens sur le sol américain se poserait inévitablement, à un moment où les deux pays s’affrontent militairement au Moyen-Orient.
L’Australie a profité de l’épisode pour renforcer son cadre juridique. Le gouvernement Albanese a déposé mardi un projet de loi permettant au ministre de l’Intérieur de bloquer des catégories entières de détenteurs de visas en cas de crise dans leur pays d’origine. Le premier ministre du Nouveau-Galles du Sud, Chris Minns, a confirmé que les cinq joueuses seraient « chaleureusement accueillies » dans l’État, rappelant l’importance de la communauté iranienne expatriée en Australie. Le tirage au sort des groupes du Mondial, prévu en avril, confirmera si l’Iran maintient sa place, ou si les « Lionnes » auront, malgré elles, changé le cours du football iranien.