120 ans. Si cette électrice marseillaise est bien vivante, elle détrône la Britannique Ethel Caterham, 116 ans, et devient la doyenne de l’humanité. Personne ne l’a jamais vue dans son bureau de vote. Née le 24 décembre 1905 en Italie, cette femme inscrite sur les listes du 11e-12e arrondissement de Marseille est très probablement décédée depuis longtemps.

Elle n’est pas seule. À cinq jours du premier tour des municipales, plusieurs candidats ont découvert que les listes électorales de la deuxième ville de France comptent 785 électeurs âgés de cent ans ou plus. Un chiffre qui défie toutes les statistiques démographiques du pays.

Huit fois plus de centenaires que la moyenne nationale

En France, l’INSEE recensait environ 30 000 centenaires en 2024 pour 68 millions d’habitants. Rapporté aux 870 000 résidents de Marseille, on attendrait une centaine de centenaires inscrits sur les listes, pas davantage. 785, c’est huit fois la moyenne. Parmi eux, plusieurs dépassent les 110 ans, un âge atteint par une poignée d’humains sur la planète.

Le candidat du Rassemblement national aux municipales, Franck Allisio, a été le premier à tirer la sonnette d’alarme, rapporte 20 Minutes. « Je sais bien que le régime méditerranéen est celui qui prolonge le plus la longévité, mais je ne savais pas qu’on avait la doyenne de l’humanité à Marseille », a-t-il lancé avant de saisir le procureur de la République au titre de l’article 40 du code de procédure pénale. Le maire LR du secteur 11e-12e, Sylvain Souvestre, a de son côté transmis au préfet des actes de décès de personnes toujours inscrites.

La réaction de la classe politique locale a été immédiate. Martine Vassal, candidate du centre et de la droite, a réclamé sur le réseau social X « une mise sous tutelle immédiate de l’organisation des municipales », dénonçant un risque de « fraudes électorales massives ». Côté gauche, le candidat LFI Sébastien Delogu a appelé les Marseillais à « venir surveiller les urnes » dimanche. Droite et gauche, pour une fois, partagent la même inquiétude.

Le Répertoire électoral unique fonctionne, le logiciel local déraille

En théorie, le problème ne devrait pas exister. Depuis 2019, la France dispose du Répertoire électoral unique (REU), un fichier centralisé géré par l’INSEE. Son fonctionnement est automatisé : dès qu’un décès est enregistré en France, l’information remonte au Répertoire national d’identification des personnes physiques (RNIPP), puis l’INSEE met à jour le REU en moins de 48 heures. L’électeur décédé disparaît du fichier national.

Pour le démontrer, l’INSEE a examiné trois cas concrets signalés dans le 11e-12e arrondissement, selon l’AFP : des électrices nées en 1924 et 1925, décédées en 2025. Verdict sans ambiguïté : leurs décès avaient bien été enregistrés dans le RNIPP et elles avaient bien été radiées du REU.

Pourquoi figurent-elles encore sur les listes, alors ? La faille se situe au dernier maillon de la chaîne. Le REU est une base de données nationale, mais chaque commune utilise son propre logiciel pour récupérer ces données et les transformer en listes électorales imprimées. C’est ce logiciel municipal qui semble ne pas avoir correctement synchronisé les radiations. L’INSEE pointe la responsabilité de la commune. La mairie, elle, assure que les trois personnes vérifiées « sont bien radiées et ne sont pas inscrites sur les listes ».

Six ans d’électeurs fantômes sous deux majorités

La mairie tente aussi de replacer l’affaire dans son contexte, avec un argument qui embarrasse l’opposition. Ces supercentenaires figuraient déjà sur les listes en 2020, sous la précédente majorité de droite conduite par Jean-Claude Gaudin. À l’époque, les mêmes électeurs fantômes affichaient entre 104 et 115 ans au compteur, et personne n’avait bronché, rappelle Ouest-France.

Le problème n’est donc pas né avec l’actuelle municipalité. Il remonte au moins à l’instauration du REU en 2019, et probablement bien avant. La question de fond est plus mécanique que politique : tant que personne ne se présente pour voter à la place d’un mort, l’inscription fantôme ne produit aucun effet visible. Elle dort dans les fichiers comme une ligne de tableur que personne ne vérifie.

Le risque, lui, est bien réel. Une personne qui connaîtrait le nom et l’adresse d’un électeur décédé pourrait se présenter à sa place dans un bureau de vote. Dans une élection locale serrée, quelques dizaines de votes frauduleux peuvent faire basculer un résultat de secteur. Marseille, ville où les soupçons de manipulation électorale accompagnent chaque scrutin depuis des décennies, n’avait pas besoin de cette polémique.

Le seuil des 110 ans, solution envisagée

Pour colmater la brèche avant les prochains scrutins, la mairie de Marseille envisage une mesure inédite : radier automatiquement des listes toutes les personnes dépassant 110 ans. Le seuil n’est pas arbitraire. Selon le Groupe de recherche en gérontologie (GRG) et la base de données LongeviQuest, les « supercentenaires » qui dépassent cet âge se comptent sur les doigts de deux mains à l’échelle mondiale. La doyenne de l’humanité vérifiée est aujourd’hui la Britannique Ethel Caterham, 116 ans.

En France, le doyen le plus récent, Henri Content, est mort à 110 ans en février 2026, comme l’a rapporté Ouest-France. Une radiation automatique au-delà de ce seuil ne priverait statistiquement personne de son droit de vote.

Reste le cas des centenaires entre 100 et 110 ans, plus nombreux et parfois bien vivants. Pour eux, seul un croisement rigoureux entre le RNIPP et le logiciel municipal peut garantir des listes propres. Le problème est technique, pas conspirateur, mais il tombe au pire moment.

Le premier tour des municipales est fixé au dimanche 15 mars. À Marseille, les assesseurs auront cinq jours pour vérifier que les 785 centenaires de leurs listes ne sont pas des fantômes. Le second tour, lui, est prévu le 22 mars.