Claude Chirac a pesé chaque mot. Sa mère s’est éteinte vendredi soir, « paisiblement, entourée des siens », a fait savoir sa fille à l’AFP. Bernadette Chirac avait 93 ans. Avec elle disparaît une figure que les Français ont longtemps associée à deux images : la femme discrète derrière le président, et la dame en tailleur qui tendait une tirelire aux enfants des hôpitaux.

Née Bernadette Chodron de Courcel le 18 mai 1933 dans le 16e arrondissement de Paris, elle venait d’une famille d’aristocratie catholique. Rien ne la destinait à devenir l’une des personnalités préférées des sondages d’opinion. C’est pourtant ce qu’elle est devenue, presque à contre-courant de l’image figée qu’on lui prêtait.

Une rencontre à Sciences Po qui scelle un destin

Tout commence en 1950, dans les couloirs de l’Institut d’études politiques de Paris. Elle y croise un grand étudiant ambitieux, Jacques Chirac. Ils se marient en 1956. Pendant plus de soixante ans, leur couple traverse les campagnes, les défaites, les victoires et les épreuves intimes. Jacques Chirac meurt le 26 septembre 2019. Leur fille aînée, Laurence, longtemps malade, s’était éteinte en 2016. Restait Claude, née en 1962, qui fut aussi la conseillère en communication de son père et qui, ces dernières années, veillait sur sa mère.

Derrière la façade de l’épouse modèle se cachait une femme de terrain. Bernadette Chirac n’a jamais été une potiche de l’Élysée. Elle a bâti sa propre légitimité politique, loin de Paris, dans un coin de Corrèze où le nom de Chirac résonne encore comme une institution.

La Corrèze, son vrai laboratoire politique

En 1971, elle se fait élire au conseil municipal de Sarran, un village de moins de trois cents habitants. Puis elle décroche un siège au conseil général de Corrèze, qu’elle conservera à travers six réélections successives. Pendant des décennies, elle a tenu des permanences, serré des mains sur les marchés, défendu des routes et des écoles rurales. Là où son mari incarnait l’État, elle incarnait le lien, le quotidien, la proximité.

Cette implantation locale explique en partie l’affection durable des Français. Quand les sondages la classaient parmi les personnalités politiques préférées, ce n’était pas pour ses positions, qu’elle exprimait rarement, mais pour cette constance presque artisanale dans l’engagement.

Les Pièces jaunes, l’œuvre d’une vie

Son nom restera collé à une opération que des générations d’écoliers ont connue : les Pièces jaunes. À partir de 1990, à la tête de la Fondation Hôpitaux de Paris-Hôpitaux de France, elle transforme une collecte de petites pièces rouges en rendez-vous national. Chaque hiver, les tirelires en carton envahissaient les classes, les boulangeries, les bureaux de poste. L’argent servait à financer des lits d’accompagnement pour les parents, des salles de jeux, des équipements pour les services pédiatriques.

Elle a présidé cette fondation de 1994 à 2019, soit un quart de siècle. Selon la Fondation des Hôpitaux, l’opération a permis d’améliorer le séjour de milliers d’enfants et d’adolescents hospitalisés, ainsi que de personnes âgées. Brigitte Macron, qui lui a succédé à la présidence en 2019, a salué une femme grâce à qui « depuis plus de 30 ans et partout en France, le quotidien de milliers d’enfants » a changé.

Ce travail de fourmi, mené loin des projecteurs politiques, a donné à Bernadette Chirac une stature singulière. Elle a prouvé qu’une Première dame pouvait peser sans mandat officiel, par la seule force d’une cause.

Douze ans à l’Élysée, sans jamais s’effacer

Première dame de 1995 à 2007, elle accompagne les deux mandats de son mari. Elle reçoit, voyage, représente la France, mais garde toujours une marge de liberté. On lui prête des jugements francs sur la vie politique, une lucidité parfois mordante sur les ambitions des uns et des autres. Loin de l’image lisse, elle savait observer et ne s’en cachait pas dans ses mémoires.

Sa popularité tenait aussi à cette part d’authenticité. Dans un monde politique soupçonné de calcul permanent, elle passait pour une femme qui disait ce qu’elle pensait, fidèle à ses convictions et à sa foi.

Le livre qui a renversé son image

Longtemps perçue comme rigide, elle a fait basculer sa réputation avec un livre d’entretiens publié au début des années 2000. La France y découvrait une femme drôle, libre, capable d’ironie sur son propre couple et sur les coulisses du pouvoir. Le succès fut considérable, l’ouvrage s’écoulant à plusieurs centaines de milliers d’exemplaires. C’est à ce moment que le regard du public a changé : la « femme du président » devenait un personnage à part entière, presque plus aimé que les responsables politiques en exercice.

Cette popularité, elle l’a réinvestie dans ses causes. Plus on l’appréciait, plus les Pièces jaunes rapportaient. Le calcul n’était pas cynique, il était efficace : sa notoriété au service des enfants hospitalisés.

Une vague d’hommages de tous bords

L’annonce a provoqué une réaction unanime de la classe politique. Emmanuel Macron a salué « une grande dame de cœur », rappelant qu’elle avait marqué « l’Histoire aux côtés du président Jacques Chirac, la vie de la Corrèze où elle était élue, le destin de millions de malades anonymes ». Brigitte Macron a exprimé son « immense respect » pour celle qui l’avait « beaucoup aidée » lors de sa propre prise de fonction.

Les hommages ont traversé les clivages, de Nicolas Sarkozy à François Hollande, de Dominique de Villepin à Valérie Pécresse. Tous ont décrit, selon franceinfo et CNEWS, une femme « entière » et « engagée », bien davantage que l’épouse d’un chef de l’État. Face au palais de l’Élysée, un cahier de condoléances a été ouvert.

Les modalités des obsèques n’ont pas encore été précisées par la famille. Pour beaucoup, c’est une page de la Ve République qui se referme : après Jacques Chirac en 2019, la dernière grande figure de ce couple présidentiel disparaît, laissant derrière elle des tirelires en carton et le souvenir d’une élue de campagne devenue, presque malgré elle, une icône populaire.