48,7 millions de Français inscrits sur les listes, soit deux millions de plus qu’en 2020. Le chiffre, publié par l’INSEE ce mercredi, donne la mesure du rendez-vous de dimanche. Mais derrière les 35 000 communes qui voteront les 15 et 22 mars se cache un scrutin aux enjeux bien plus larges que le choix du prochain maire. Violences contre des candidats, alliances inavouées entre droite et extrême droite, sort présidentiel d’Édouard Philippe suspendu à un résultat local : ces municipales 2026 sont un test grandeur nature pour la politique française.

Le ministre de l’Intérieur contraint de sécuriser les meetings

Laurent Nuñez a adressé lundi 9 mars un télégramme aux préfets, leur demandant de mettre en place des « dispositifs d’ordre public adaptés » autour des réunions électorales. Le texte fait suite à « plusieurs faits de violences commis ces derniers jours à l’encontre de candidats aux élections municipales », selon les termes du ministre. À Gap, dans les Hautes-Alpes, le candidat du Rassemblement national a porté plainte après la découverte d’autocollants le décrivant comme « Bozo le clown » et l’invitant à « dégager de nos montagnes ». Plainte enregistrée pour injure publique et altération d’affiche électorale, rapporte BFM TV.

Au ministère de l’Intérieur, on reconnaît un « climat très tendu ». La circulaire couvre aussi bien les meetings de fin de campagne que les bureaux de vote le jour du scrutin. En 2020, la dernière édition des municipales avait été perturbée par le Covid-19, pas par la violence politique. Six ans plus tard, le contexte a changé : entre la guerre au Moyen-Orient, l’inflation passée et la montée des tensions partisanes, l’élection locale absorbe les fractures nationales.

Le « pacte du déshonneur » selon le PS

Le secrétaire général du Parti socialiste Pierre Jouvet a mis les pieds dans le plat mercredi matin. En conférence de presse, il a dénoncé des « fusions cachées et silencieuses » entre candidats de droite et d’extrême droite sur tout le territoire. « Bruno Retailleau a beau jurer qu’il n’y a aucune alliance, la réalité se révèle bien différente », a-t-il déclaré, évoquant un « pacte du déshonneur » et une « solidarité silencieuse » entre les deux formations.

De l’autre côté de l’échiquier, le président du Sénat Gérard Larcher (LR) a tenu à tracer une ligne : « aucune alliance avec le RN au second tour ». Les candidats qui transgresseraient cette règle « n’ont plus leur place » au sein des Républicains, a-t-il prévenu sur France Info. Le cas de Cogolin, dans le Var, illustre la complexité du terrain. Dans cette commune de 12 000 habitants, à dix kilomètres de Saint-Tropez, l’ancien maire a été frappé d’inéligibilité, provoquant l’implosion du camp sortant. Résultat : quatre listes d’extrême droite affrontent trois listes de droite. La gauche et le centre ont purement disparu du paysage électoral, selon BFM TV.

Au Havre, Édouard Philippe joue sa présidentielle

L’ancien Premier ministre tient son dernier meeting de campagne ce mercredi soir au Havre, la ville qu’il dirige depuis 2014. Face à lui, le député communiste Jean-Paul Lecoq organise le sien dans une autre salle, au même moment. Un sondage a donné Philippe battu par son adversaire, ce qui a secoué le camp Horizons. « Le sondage va le sauver », veut croire un ministre interrogé par France Info, estimant qu’il « va remobiliser ses électeurs ».

L’intéressé ne cache pas l’enjeu : en cas de défaite, il ne serait « pas en bonne position pour essayer de convaincre les Français » en vue de 2027. Ses lieutenants transforment la difficulté en argument de campagne. « Édouard aurait pu se planquer, c’est le seul présidentiable tête de liste », plaident-ils. Nice représente un autre front délicat pour Horizons : Christian Estrosi, président de l’assemblée des maires du parti, affronte Éric Ciotti dans un duel fratricide. Et à Paris, le candidat Horizons Pierre-Yves Bournazel refuse de rallier Rachida Dati au second tour, au point qu’Édouard Philippe l’a recadré publiquement. Certains cadres du parti confient espérer que Bournazel passe sous les 10 %, réglant le problème de son maintien. « Horizons n’a qu’un objectif : Édouard Philippe 2027 », résume un dirigeant cité par France Info.

Paris, Marseille, Montpellier : les batailles qui feront le récit

À Paris, la succession d’Anne Hidalgo structure la campagne. La maire sortante a estimé mercredi qu’Emmanuel Grégoire, candidat de la gauche hors LFI, allait « gagner » et « ne brutaliserait pas » la capitale. Elle a jugé « très amusant » de voir son bilan « repris par tout le monde, quasiment », citant la piétonisation des voies sur berge que Rachida Dati elle-même ne remet pas en cause. De son côté, Sarah Knafo, candidate Reconquête créditée de 13,5 % dans les sondages, a proposé à Dati de « battre la gauche ensemble » au second tour. Marine Le Pen, elle, assure qu’aucun accord n’est prévu avec d’autres camps pour l’instant.

À Marseille, le maire sortant divers gauche Benoît Payan bénéficie du soutien du militant anti-narcotrafic Amine Kessaci, qui a plaidé pour une « association nationale des maires de France qui agissent contre le narcotrafic ». La lutte contre les trafics de drogue est devenue un thème transversal de la campagne, de Marseille à Montpellier. Dans cette dernière ville, l’humoriste Rémi Gaillard a obtenu le feu vert de la justice pour sa profession de foi en tant que candidat à la mairie, ajoutant une touche insolite à un scrutin dominé par les enjeux sécuritaires.

Deux millions d’inscrits en plus, mais combien dans les urnes ?

L’INSEE recense 48,7 millions d’électeurs admis à voter, contre 46,6 millions en 2020. En France métropolitaine et dans les DROM, 95 % des Français en âge de voter sont inscrits, une proportion stable depuis 2022. Mais l’inscription ne garantit pas la participation. En 2020, le premier tour avait enregistré 44,7 % d’abstention, un record à l’époque pour des municipales, sous l’effet de la pandémie de Covid-19 qui avait conduit à reporter le second tour de trois mois. Le second tour, en juin, avait atteint 58,4 % d’abstention.

Six ans plus tard, l’abstention reste l’inconnue majeure. La guerre au Moyen-Orient monopolise l’attention médiatique, les prix de l’énergie pèsent sur le moral des ménages, et la défiance envers les élus n’a cessé de progresser. France Info rapporte aussi un phénomène inédit observé dans les stations balnéaires : à Guéthary, au Pays basque, les résidents secondaires inscrits sur les listes locales pourraient peser sur le résultat, alors que la commune compte davantage de résidences secondaires que d’habitants permanents.

La presse locale en danger au pire moment

Reporters sans frontières a publié mercredi un rapport alertant sur « l’érosion du nombre de journalistes locaux » et la « concentration croissante des médias ». « Les médias de proximité sont essentiels au fonctionnement démocratique, ils sont aujourd’hui fragilisés », prévient l’association. Le constat tombe à un moment critique : les municipales sont par définition l’élection la plus locale, celle où l’information de terrain est irremplaçable. Moins de journalistes locaux signifie moins de couverture des candidats, moins de débats, et moins de contre-pouvoirs face aux sortants.

Le premier tour se tiendra dimanche 15 mars, le second le 22. Les résultats seront scrutés bien au-delà des hôtels de ville : ils dessineront la carte des forces politiques à dix-huit mois de la présidentielle de 2027.