Le gazole a franchi la barre des 2 euros le litre en France. Du jamais vu depuis l’été 2022. En deux semaines, faire le plein d’un réservoir de 50 litres coûte 14 euros de plus. Face à la colère qui monte, le Premier ministre Sébastien Lecornu a dégainé un « plan exceptionnel de 500 contrôles » dans les stations-service. Le problème : ces contrôles ne portent pas sur les prix.
28 centimes de plus en dix jours
Les chiffres donnent le vertige. Le 2 mars, un litre de gazole coûtait en moyenne 1,73 euro en France. Dix jours plus tard, il flirte avec les 2,10 euros dans certaines stations. L’essence SP95-E10 a grimpé de 5 à 10 centimes sur la même période, selon l’Ufip-EM, l’organisation professionnelle des pétroliers en France. Le gazole, lui, a pris entre 15 et 20 centimes.
La mécanique est simple et brutale. Depuis les premières frappes israélo-américaines sur l’Iran le 28 février, le baril de pétrole est passé de 72 à plus de 110 dollars. Le détroit d’Ormuz, par lequel transite un cinquième du pétrole mondial, est devenu zone de guerre. L’Irak a suspendu les opérations dans tous ses ports pétroliers après l’attaque de deux tankers dans ses eaux. Le marché de Rotterdam, référence européenne pour les cotations de carburants, a répercuté la hausse en 24 à 48 heures sur les pompes françaises.
Des contrôles qui ne contrôlent pas les prix
Le gouvernement a choisi la stratégie de la communication musclée. Dimanche 8 mars, Lecornu annonce 500 contrôles par la DGCCRF (Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes), mobilisant 200 agents. « La guerre au Moyen-Orient ne peut pas servir de prétexte à des hausses abusives des prix à la pompe », martèle le Premier ministre.
Le bilan provisoire, publié mardi par le ministre du Commerce Serge Papin sur TF1 : sur 231 contrôles réalisés, 6 % ont donné lieu à des procès-verbaux. La ministre déléguée à l’Énergie Maud Bregeon a de son côté évoqué « environ 16 % d’anomalies ». Mais la réalité de ces contrôles est bien moins spectaculaire que l’annonce.
Car les agents de la DGCCRF ne vérifient pas si les prix sont trop élevés. Ils vérifient si les prix affichés correspondent aux prix facturés. Si un totem de station annonce 1,95 euro le gazole mais que la pompe débite à 2,10, c’est une fraude à l’affichage. Si la station affiche honnêtement 2,10 euro, elle est dans son droit. Alice Vilco-Dutarte, porte-parole de la DGCCRF, le confirme à Ouest-France : « L’État ne peut pas contrôler les marges des entreprises, qui relèvent de la libre entreprise. »
Les distributeurs refusent le rôle de bouc émissaire
La pilule passe mal chez les professionnels. Frédéric Plan, conseiller national de la Fédération Française des Combustibles, Carburants et Chauffage (FF3C), n’a pas mâché ses mots sur RMC lundi matin. « On apprécie très peu, en tant que représentants de la distribution, d’être pris en bouc émissaire de la situation actuelle », a-t-il lancé. « Après que ces contrôles seront réalisés, on demandera des excuses. »
Le représentant des distributeurs pointe un rapport commandé sous le gouvernement Borne, qui analysait les pratiques de marge dans la filière carburant. Ce rapport n’a jamais été rendu public. « Nous demandons la publication de cette enquête qui avait été demandée par Mme Borne », insiste Frédéric Plan, qui y voit la preuve que les conclusions ne sont pas défavorables aux distributeurs.
Un conseiller de l’exécutif résume la philosophie du gouvernement à RMC : « La meilleure sanction pour les distributeurs, c’est celle des consommateurs. » Autrement dit : comparez les prix, roulez jusqu’à la station la moins chère. Comme si les automobilistes avaient le luxe de faire des kilomètres supplémentaires quand le carburant coûte 2 euros le litre.
500 contrôles pour 10 357 stations : un ratio symbolique
La France comptait 10 357 stations-service en 2023, selon les dernières données disponibles, un chiffre en recul constant depuis quatre décennies (elles étaient 40 000 il y a 45 ans). Les 500 contrôles annoncés représentent moins de 5 % du parc. Le gouvernement assume : selon Lecornu, ce volume équivaut à « un semestre complet du plan de contrôle habituel ». Concentré sur trois jours, l’effet d’annonce est garanti. L’effet réel sur le portefeuille des automobilistes, beaucoup moins.
Sur les contrôles menés en 2025 dans des conditions normales, seuls 6 % avaient abouti à des « suites correctives et répressives », selon la DGCCRF. Ces suites vont de la simple injonction à changer ses pratiques jusqu’à l’amende, dans un nombre limité de cas. Avec un taux d’anomalie comparable en 2026, les sanctions toucheront une trentaine de stations sur les 500 contrôlées. Sur 10 357.
Pas de chèque carburant en vue
En 2022, face à une flambée similaire liée à la guerre en Ukraine, le gouvernement Borne avait mis en place une remise de 18 puis 30 centimes par litre à la pompe, avant un « chèque carburant » de 100 euros pour les ménages modestes. Le dispositif avait coûté plusieurs milliards d’euros aux finances publiques.
Cette fois, le gouvernement freine des quatre fers. « Il est trop tôt pour parler de nouvelles aides à l’achat de carburant », a estimé Maud Bregeon lundi. Le ministre délégué à l’Industrie Sébastien Martin a renvoyé la balle aux municipales : « Réagir de manière un peu épidermique et surtout très politique à quelques jours des élections, ce n’est pas la politique du gouvernement. »
La posture est délicate. D’un côté, l’exécutif sait que les prix du carburant sont un détonateur social : c’est la hausse de la taxe carbone qui avait déclenché le mouvement des Gilets jaunes fin 2018. De l’autre, les finances publiques sont sous tension et subventionner le carburant revient à subventionner les énergies fossiles, à rebours des engagements climatiques.
Ce qui pourrait vraiment changer la donne
Si le conflit au Moyen-Orient se prolonge, le gouvernement aura peu d’options. L’encadrement des marges, réclamé par plusieurs partis d’opposition, se heurte au droit de la concurrence européen. La baisse des taxes (TICPE) priverait l’État de recettes estimées à plus de 30 milliards d’euros annuels. Quant aux réserves stratégiques françaises, elles représentent environ 90 jours de consommation, un matelas confortable mais pas illimité.
L’Ufip-EM tient à rassurer sur un point : « Il n’y a pas de risque de pénurie », selon sa porte-parole Blandine Ruty. L’approvisionnement en pétrole brut et en produits raffinés continue de fonctionner, malgré les perturbations dans le Golfe. Le bilan définitif des 500 contrôles sera rendu public dans les prochains jours, mais il ne changera rien au prix affiché sur les totems.