6,31 m. Premier essai. Le public d’Uppsala debout, le drapeau suédois sur les épaules, et un gouffre de 14 centimètres avec le meilleur poursuivant de la planète. Jeudi soir, Armand Duplantis a battu son propre record du monde pour la quinzième fois lors du Mondo Classic, sa compétition en salle disputée chez lui en Suède. Un centimètre de plus que son précédent record. Ça a l’air de rien. Mais dans une discipline où la barre n’avait pas bougé pendant vingt ans avant son arrivée, chaque centimètre est un coup de tonnerre.

Un concours plié avant même de commencer

Le plateau annonçait pourtant un duel d’anthologie. Huit sauteurs présents à Uppsala affichaient un record personnel à 6 m ou plus, dont le Grec Emmanouil Karalis, auteur d’un saut à 6,17 m en salle fin février, deuxième meilleure performance de l’histoire. Le Norvégien Sondre Guttormsen, le Brésilien Thiago Braz, les Américains : la crème mondiale s’était déplacée pour défier le patron chez lui.

La suite a ressemblé à un récital. Duplantis a franchi 5,65 m sans forcer, puis 5,90 m les mains dans les poches (au sens presque littéral), avant de passer 6,08 m avec une marge visible au-dessus de la barre. À ce stade, il était déjà seul. Karalis, celui qui devait incarner la relève, a échoué à 6 m après un premier saut à 5,80 m. Seul Guttormsen l’a rejoint au-dessus des six mètres, avec un saut tout juste réussi, selon Ouest-France.

Resté seul en piste, le Suédois a demandé 6,31 m. Il a allongé sa course d’élan pour mieux maîtriser une perche plus rigide, selon ses propres explications à la télévision suédoise SVT. Puis il s’est élancé. Un essai. La barre n’a pas tremblé.

Le fossé qui sépare Duplantis du reste du monde

Pour mesurer ce que représente cette domination, il faut regarder les chiffres en face. Le deuxième meilleur sauteur en activité, Karalis, culmine à 6,17 m en salle et 6,08 m en plein air. L’écart avec Duplantis atteint donc 14 centimètres en indoor. Dans une discipline où les progrès se comptent en demi-centimètres, c’est un canyon.

À titre de comparaison, quand Sergueï Bubka régnait sur la perche dans les années 1980-1990, son avance sur le deuxième mondial dépassait rarement 10 centimètres. Bubka avait amélioré le record du monde 35 fois au cours de sa carrière, passant de 5,85 m à 6,14 m en dix ans. Duplantis a déjà 15 records à son compteur, et il n’a que 26 ans.

Autre repère : le Français Renaud Lavillenie, prédécesseur de Duplantis au sommet de la perche, avait amélioré le record une seule fois, en février 2014 à Donetsk, avec un saut à 6,16 m qui avait effacé celui de Bubka. Le record est ensuite resté figé pendant six ans, jusqu’à ce qu’un gamin de 20 ans débarque à Glasgow en février 2020 avec 6,17 m, puis 6,18 m la semaine suivante. Depuis, la barre n’a cessé de monter : 6,19 m, 6,20 m, 6,21 m, et ainsi de suite, centimètre par centimètre, jusqu’à ce 6,31 m d’Uppsala.

Un Américain devenu icône suédoise

Le parcours de Duplantis est aussi singulier que ses performances. Né à Lafayette, en Louisiane, d’un père perchiste américain (Greg Duplantis, 5,80 m de record) et d’une mère suédoise ancienne heptathlonienne, il a grandi avec une barre de saut dans le jardin. Littéralement. Son père lui a construit un sautoir à domicile dès l’âge de trois ans, rapporte 20 Minutes.

Double nationalité, il a choisi de représenter la Suède, le pays de sa mère. Un choix qui fait de lui une star absolue dans un pays de dix millions d’habitants où l’athlétisme reste un sport majeur. Le Mondo Classic, sa propre compétition créée en 2023, se dispute à Uppsala, la ville de son club, l’Upsala IF. C’est la première fois qu’il y bat le record du monde. « C’est ma maison. C’est notre maison », a-t-il lancé au public, cité par Ouest-France. « Je saute pour moi, je saute pour ma famille, mais je saute aussi pour vous, pour la Suède. »

Quinze records et une question : où se situe la limite ?

Le saut à la perche dépend de trois facteurs physiques : la vitesse de course, la capacité à transférer l’énergie cinétique dans la perche, et le gainage au sommet du vol. Les perches modernes en fibre de carbone, utilisées depuis les années 1950, ont permis de franchir des hauteurs impensables avec les anciens modèles en bambou ou en aluminium. Mais le matériau a atteint un plateau technologique depuis deux décennies. Ce qui progresse, chez Duplantis, c’est la biomécanique pure : une course plus rapide (il court le 100 m en 10,37 secondes, un temps de sprinteur), une technique de plant de perche presque parfaite, et un gainage aérien qui lui permet de s’élever bien au-dessus de la barre.

Son palmarès donne le vertige : deux titres olympiques (Tokyo 2021 et Paris 2024), trois titres mondiaux en plein air (Eugene 2022, Budapest 2023, Tokyo 2025), trois titres mondiaux en salle (Belgrade 2022, Glasgow 2024, Nankin 2025), cinq victoires en finale de Ligue de diamant. Vingt-deux médailles d’or en championnats majeurs à 26 ans. Bubka, au même âge, en comptait la moitié.

Le Suédois avait pourtant débuté sa saison 2026 diminué. À Clermont-Ferrand, le 22 février, il avait remporté le All Star Perche malgré une intoxication alimentaire, avec un saut à 6,06 m qui avait laissé les observateurs perplexes. Trois semaines plus tard, il gagne 25 centimètres. C’est dans cette capacité à se sublimer le jour J que réside sa supériorité, plus encore que dans ses qualités physiques brutes.

La saison ne fait que commencer

Duplantis a déjà annoncé sa participation au meeting de Paris, le 28 juin, puis aux championnats d’Europe en plein air cet été. La saison outdoor, où les conditions atmosphériques et le vent ajoutent de l’imprévisibilité, pourrait lui offrir un nouveau terrain de records. Son meilleur saut en extérieur reste le 6,26 m réalisé aux Jeux de Paris, ce qui laisse une marge de cinq centimètres par rapport à son nouveau record en salle.

Pendant ce temps, la concurrence tente de s’organiser. Karalis, 26 ans lui aussi, progresse vite et repousse les limites du record de Grèce à chaque compétition. Mais entre 6,17 m et 6,31 m, il reste un monde. Pour battre Duplantis, il faudrait réaliser le plus grand bond en avant de l’histoire de la discipline. Ou attendre que le Suédois prenne sa retraite.