De 50 à 90 dollars le baril en dix jours. C’est le bond qu’a connu le prix du brut russe depuis le début de la guerre en Iran. Et ce n’est pas un accident : jeudi 12 mars, le Trésor américain a officiellement autorisé la vente de pétrole russe bloqué en mer, suspendant pour trente jours les sanctions qui visaient Moscou depuis l’invasion de l’Ukraine. En clair, pour éteindre l’incendie pétrolier qu’il a lui-même allumé, Donald Trump vient de rouvrir le robinet qu’il avait fermé à Vladimir Poutine.

Trente jours de répit pour le brut russe

La licence publiée par le département du Trésor est précise : elle autorise la vente de pétrole brut et de produits pétroliers russes déjà chargés sur des navires avant le 13 mars, 4 h 01 (heure de Greenwich). Le permis court jusqu’au 11 avril. Selon le secrétaire au Trésor Scott Bessent, cette mesure pourrait injecter « des centaines de millions de barils » sur les marchés mondiaux, alors que les cours gravitent autour de 100 dollars depuis que le détroit d’Ormuz, par lequel transite un cinquième de l’offre mondiale, est de facto coupé par le conflit.

Bessent a tenté de minimiser la portée du geste. « Cette mesure temporaire et ciblée ne concerne que le pétrole déjà en transit et n’apportera pas de bénéfice financier significatif au gouvernement russe », a-t-il écrit sur X. Les chiffres racontent une autre histoire.

Moscou vend plus cher et en plus grande quantité

Ce n’est pas la première brèche. Dès le 5 mars, Washington avait accordé aux raffineurs indiens une dérogation de trente jours pour acheter du brut russe déjà chargé sur des tankers. L’Inde, troisième importateur mondial de brut, avait pourtant accepté un mois plus tôt de cesser ses achats russes sous la pression de Trump. Résultat : selon les données du cabinet Kpler relayées par CNBC, New Delhi a raflé 30 millions de barils en une seule journée.

L’effet est mesurable. Le stock de brut russe flottant en mer est tombé de 132,9 millions de barils fin février à 118,3 millions au 10 mars, selon Kpler. Les cargaisons trouvent preneur vite, et à des prix que Moscou n’avait plus vus depuis des mois. Avant la guerre, le brut russe se négociait autour de 50 dollars le baril. Il s’échange désormais aux alentours de 90 dollars, rapporte Henning Gloystein, directeur énergie du cabinet Eurasia Group.

« Un seul gagnant : la Russie »

Le constat vient du sommet de l’Europe. « Jusqu’ici, il n’y a qu’un seul gagnant dans cette guerre : la Russie », a déclaré mardi le président du Conseil européen Antonio Costa. « Elle gagne de nouvelles ressources pour financer sa guerre contre l’Ukraine à mesure que les prix de l’énergie grimpent. »

Moscou ne s’en cache pas. Le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, a confirmé le 6 mars une « augmentation significative de la demande en ressources énergétiques russes en lien avec la guerre en Iran ». La Russie, a-t-il ajouté, « reste un fournisseur fiable » de pétrole et de gaz, y compris de gaz naturel liquéfié. Igor Youchkov, analyste à l’Université financière de Russie, a précisé à Reuters que « le conflit dans le détroit d’Ormuz crée des conditions favorables à la croissance des revenus énergétiques russes ».

Selon Eurasia Group, si la crise persiste, Moscou pourrait engranger des dizaines de milliards de dollars de recettes supplémentaires. Un pactole qui viendrait directement alimenter l’effort de guerre en Ukraine, trois ans après l’invasion.

Le piège du prix plafond démantelé

Depuis 2022, les pays du G7 avaient imposé un prix plafond de 60 dollars sur le brut russe, accompagné d’un arsenal de sanctions visant la « flotte fantôme » de pétroliers non identifiés utilisés par Moscou pour contourner l’embargo. Ce dispositif, imparfait, avait tout de même contribué à limiter les revenus du Kremlin et à maintenir un semblant de pression économique.

La double dérogation accordée en mars, d’abord à l’Inde puis à l’ensemble des acheteurs, vide ce mécanisme de sa substance. Le pétrole russe circule désormais librement, à un prix largement supérieur au plafond, avec la bénédiction de Washington. Saul Kavonic, responsable de la recherche énergie chez MST Marquee, résume : « La Russie profite à la fois de la hausse des prix et d’un assouplissement concret de l’application des sanctions. »

L’Europe entre deux feux

Pour les Européens, la situation est doublement toxique. Les prix de l’énergie flambent, plombant des économies déjà fragiles. Et les recettes pétrolières financent une armée russe qui continue de pilonner l’Ukraine, à quelques centaines de kilomètres des frontières de l’Union.

L’Europe pourrait elle-même accroître ses importations de gaz naturel liquéfié russe, faute de sanctions sur ce segment avant 2027, selon Eurasia Group. Bill Farren-Price, chercheur à l’Oxford Institute for Energy Studies, tempère les espoirs de retour au calme : « La réaction des prix va se poursuivre jusqu’à ce qu’on voie une sortie de crise, et cela pourrait être très compliqué et très long. »

Les limites structurelles de la Russie, infrastructure endommagée par des frappes ukrainiennes, cercle restreint d’acheteurs (Inde, Chine), contraintes d’assurance et de transport, empêchent Moscou de tirer le maximum de cette aubaine, souligne Carole Nakhle, fondatrice de Crystol Energy. Le bénéfice n’en reste pas moins considérable à court terme.

Un paradoxe qui ne fait que commencer

Le baril de Brent oscillait autour de 71 dollars avant le premier tir sur l’Iran. Il a tutoyé les 120 dollars en début de semaine avant de se stabiliser aux alentours de 100 dollars. Chaque déclaration, chaque tweet, chaque escorte de tanker réelle ou fictive fait bondir ou plonger les cours de plusieurs dizaines de dollars en quelques heures. Lord John Browne, ancien patron de BP, résume la panique ambiante : « Les traders ne voient pas dans quelle direction ça va. »

La licence de trente jours expire le 11 avril. D’ici là, soit le conflit s’apaise et les prix redescendent naturellement, soit la guerre s’enlise et Washington devra choisir : prolonger l’exemption et enterrer définitivement les sanctions russes, ou les rétablir et assumer un baril à 120 dollars. Le prochain rendez-vous est fixé : l’Agence internationale de l’énergie doit préciser dans les jours qui viennent les modalités exactes de la libération coordonnée des réserves stratégiques annoncée la semaine dernière.