Posée en pleine nuit, sans autorisation, et signée au dos. La nouvelle sculpture qui a surgi à Waterloo Place, en plein cœur de Londres, est bien un Banksy. L’artiste l’a confirmé jeudi 30 avril sur son compte Instagram, en publiant une vidéo de l’installation clandestine.

Personne ne l’avait vue venir. Mercredi matin, des passants découvrent une silhouette en costume, jambes en marche, un drapeau sur la tête qui efface le visage. L’homme avance, mais on ne sait pas vers quoi : une moitié de sa chaussure dépasse déjà du socle. Un pied dans le vide.

Une apparition au milieu des héros victoriens

L’emplacement n’a rien d’anodin. Waterloo Place, c’est l’allée des grands hommes de l’Empire britannique. À deux pas du nouveau Banksy, on trouve la statue d’Édouard VII, celle de Florence Nightingale, infirmière mythifiée de la guerre de Crimée, et le monument aux morts de cette même guerre. Au-dessus, l’Athenaeum Club, club privé fondé en 1824 et fréquenté par Dickens ou Darwin, surveille la scène avec sa déesse Athéna en or.

Glisser dans cette galerie de bronze impeccable un costaud anonyme, aveuglé par son propre étendard, c’est un geste qui se passe d’explication. Selon le quotidien The Art Newspaper, la pièce dialogue frontalement avec ce que la critique appelle « la suffisance impériale » du quartier. Banksy, fidèle à lui-même, ne signe pas en façade : son nom est gravé à l’arrière du socle, comme un clin d’œil pour qui prend la peine de tourner autour.

Quatorze heures avant la confirmation

Avant que Banksy ne confirme, la rumeur a tenu Internet en haleine pendant plus d’une journée. Le London magazine Time Out a publié dès mercredi soir une enquête mi-amusée mi-sérieuse, comparant la statue aux précédents canulars. Le site spécialisé Londonist a, lui, parié sur l’authentique en relevant un détail : le travail de moulage et le choix de la pose, trop soignés pour un imitateur opportuniste.

Sur Instagram, Banksy a tranché jeudi avec une vidéo en accéléré. On y voit deux silhouettes encapuchonnées descendre la sculpture d’un camion, la hisser sur le socle vide, puis disparaître. Le post a engrangé en quelques heures un million de likes. Sa légende, lapidaire : « Il y avait un peu de place. » L’humour pince sans rire, marque de fabrique de l’artiste depuis vingt ans.

Le drapeau qui rend aveugle

Le sens du message n’a pas attendu la confirmation. Pour la BBC, l’œuvre tombe à pic dans une Europe traversée par la montée des nationalismes. Le drapeau qui couvre les yeux, le pas en avant déjà engagé alors que le sol manque, l’image fonctionne sans légende. Plusieurs critiques d’art y voient une charge contre le patriotisme aveugle, à un moment où sept gouvernements européens dirigés par l’extrême droite ou portés par une coalition souverainiste agitent leurs étendards comme jamais depuis la fin du siècle dernier.

Le quotidien italien Corriere della Sera y lit aussi une référence directe au Brexit, dix ans après le référendum. La métaphore de l’homme avançant fièrement vers le vide, drapeau sur la tête, colle à la lecture qu’en font certains économistes britanniques. Selon le rapport 2026 du Centre for European Reform, le PIB du Royaume-Uni est aujourd’hui inférieur de 5,5 % à ce qu’il aurait été sans Brexit, soit environ 144 milliards de livres de manque à gagner cumulé. Un chiffre que Londres préfère ne pas regarder en face.

La routine clandestine d’une icône

Cette sculpture n’est pas un coup isolé. Banksy a multiplié les apparitions ces deux dernières années. En décembre 2025, une fresque montrant deux enfants endormis au sol était apparue à Bayswater. En septembre, c’était sur les murs de la Royal Courts of Justice, à Londres : un manifestant à terre, panneau ensanglanté à la main, surplombé par un juge brandissant son marteau. La scène avait été repeinte par les autorités en quarante-huit heures. Banksy avait alors publié les photos d’origine, accompagnées d’un message un peu amer.

L’année 2024 reste celle du « zoo londonien », neuf œuvres animales disséminées dans la ville pendant neuf jours, dont une chèvre, des éléphants, un gorille et des piranhas. Plusieurs avaient été décrochées et revendues. Une seule subsiste, protégée par une plaque de plexiglas. Cette inflation de production étonne pour un artiste longtemps avare de gestes publics.

Combien ça coûte de bouger un Banksy ?

Reste la question que tous les Londoniens se posent : que va-t-il advenir de la sculpture ? La mairie de Westminster, qui gère le quartier, n’a pas encore tranché. Officiellement, l’œuvre a été installée sans permis sur un socle municipal vide. Théoriquement, elle pourrait donc être enlevée. Mais la valeur d’un Banksy a explosé depuis la vente record de Love is in the Bin, partie aux enchères chez Sotheby’s pour 18,5 millions de livres en 2021.

La maison Pest Control, qui authentifie les œuvres de Banksy, va probablement délivrer un certificat dans les jours qui viennent. À ce moment-là, la sculpture passera, sur le marché, d’objet anonyme à pièce muséale. Le quotidien The Guardian rappelait jeudi que la dernière sculpture extérieure de l’artiste, un panneau de signalisation détourné posé à Peckham en 2024, avait été volée moins d’une heure après son apparition. Cette fois, des barrières temporaires sont installées autour du piédestal et plusieurs agents de sécurité veillent.

Une statue qui restera, ou pas

Le débat est lancé. Certains conseillers de Westminster plaident pour conserver l’œuvre sur place, comme c’est déjà le cas dans plusieurs villes européennes pour les graffitis de l’artiste. À Naples, sa fresque de la Madonna with a Pistol bénéficie d’une protection municipale depuis 2018. À Bristol, sa ville d’origine, le Banksy Tour est devenu un produit touristique officiel. À l’inverse, le Royaume-Uni reste partagé sur la place à donner à un artiste qui se moque ouvertement de ses institutions.

La décision tombera dans les prochains jours. Si la statue tient le coup, Waterloo Place gagne un treizième monument, le seul à représenter un anonyme. Et le seul, surtout, à se moquer ouvertement des autres. Le Conseil municipal de Westminster doit examiner la question lors de sa séance du 7 mai.