Jeudi après-midi, les joueurs du XV de France regardaient des danseurs étoiles répéter Roméo et Juliette à l’Opéra Garnier. Sept jours plus tôt, ils encaissaient 50 points en Écosse dans ce qui restera comme l’une des humiliations les plus sonores de l’ère Galthié. Entre les deux, cinq joueurs ont sauté, un débutant a été propulsé dans le groupe, et le titre du Tournoi des 6 Nations est toujours là, à portée de main. Samedi soir, à 21h10, la France reçoit l’Angleterre au Stade de France pour un Crunch qui pourrait tout sauver.
Cinq visages nouveaux pour conjurer le sort
Le XV que Fabien Galthié a dévoilé jeudi ne ressemble qu’en partie à celui qui s’est effondré à Murrayfield. Cinq changements dans le quinze de départ, certains contraints, d’autres pleinement assumés. Le troisième ligne Oscar Jegou a été suspendu quatre semaines après un geste d’antijeu contre un joueur écossais, rapporte Le Parisien. Anthony Jelonch, qui devait le suppléer, a déclaré forfait à cause d’une blessure aux ischio-jambiers. C’est finalement Temo Matiu, troisième ligne de l’Union Bordeaux-Bègles, qui hérite de sa toute première sélection internationale.
Le choix a une dimension symbolique. Matiu est le fils de Legi Matiu, international français d’origine néo-zélandaise qui avait débuté en Bleu en 2000. « Son papa a débuté en équipe de France lors d’un match où j’avais joué », a rappelé Galthié lors de sa conférence de presse, précisant que Matiu père avait traversé une épreuve familiale terrible à l’époque. Le jeune Bordelais apporte selon le sélectionneur « un mélange de vitesse, de puissance et d’adresse. » À ses côtés, François Cros et le capitaine expérimenté Charles Ollivon, repositionné au numéro 8.
En deuxième ligne, le tandem toulousain Emmanuel Meafou et Thibaud Flament remplace un Mickaël Guillard relégué sur le banc. L’objectif : plus de muscles devant dans ce Crunch que le staff annonce éminemment physique. Au centre, Pierre-Louis Barassi prend la place de Nicolas Depoortere, blessé. Le reste du XV s’appuie sur les cadres : Antoine Dupont à la mêlée, Matthieu Jalibert à l’ouverture, Thomas Ramos à l’arrière, et les ailiers Louis Bielle-Biarrey et Théo Attissogbe sur les ailes.
Le fantôme de Murrayfield
Le score de 50 à 40 en Écosse, le 7 mars, dit tout et son contraire. Du spectacle, des essais, mais surtout une défense en lambeaux et un coaching jugé trop lent par à peu près tout le monde. Ouest-France souligne que la sortie tardive de certains joueurs a cristallisé les reproches adressés au staff tricolore. C’est la première fois de tout le Tournoi 2026 que les choix de Galthié sont ouvertement contestés.
Le sélectionneur, visiblement agacé par une semaine de critiques, a refusé de s’appesantir. « On ne s’est pas attardés sur l’Écosse, on se projette sur ce qu’il va nous arriver », a-t-il déclaré devant la presse jeudi, rapporte Le Parisien. « Le passé, c’est le passé. » Mais la profondeur des changements dans sa composition raconte une autre histoire : cinq titulaires remplacés, c’est un aveu implicite que quelque chose n’a pas fonctionné.
Même Antoine Dupont, d’ordinaire irréprochable, a traversé Murrayfield en mode mineur. Son refus ostensible de serrer la main du demi de mêlée écossais Ben White après le coup de sifflet final a fait le tour des réseaux. « Antoine est aussi un être humain », a tempéré Galthié. « Il a des passages plus compliqués, on assume. »
L’équation mathématique du titre
Malgré la déroute écossaise, les Bleus ont encore leur destin entre les mains. Au classement officiel du Tournoi, la France et l’Écosse se partagent la première place avec 16 points chacune. Mais les Tricolores conservent l’avantage grâce à une différence de points largement favorable : +79 contre +21 pour le XV du Chardon, selon le décompte du Parisien.
Le scénario le plus confortable pour les Bleus : une victoire bonifiée, c’est-à-dire avec au moins quatre essais marqués, face à l’Angleterre. Dans cette configuration, seul un succès écossais assorti d’un bonus offensif ET d’un écart supérieur de 58 points à celui de la France pourrait priver les Bleus du sacre. Autant dire une hypothèse très improbable.
Mais les Français ne seront pas dans le flou. L’Écosse se déplace en Irlande dans l’après-midi, plusieurs heures avant le coup d’envoi du Crunch. Les joueurs connaîtront donc le résultat de Dublin avant de fouler la pelouse de Saint-Denis. Si l’Écosse trébuche, la pression retombe d’un cran. Si elle gagne avec le bonus, chaque essai français comptera double.
L’Irlande, troisième au classement, peut elle aussi rêver du titre en cas de large victoire combinée à un accident français. Trois équipes, deux matchs, un samedi pour tout décider.
L’Angleterre, adversaire blessé mais jamais inoffensif
Le XV de la Rose arrive à Saint-Denis dans une situation que personne n’avait anticipée en début de compétition. L’Angleterre de Steve Borthwick, qui avait aligné douze victoires consécutives avant d’entamer ce Tournoi, enchaîne trois défaites de rang. La plus douloureuse : un revers historique contre l’Italie, 23 à 18, la première victoire italienne face aux Anglais dans l’histoire du Tournoi, selon Le Parisien.
Galthié refuse pourtant de considérer ces résultats comme un avantage. « L’Angleterre reste toujours redoutable », a-t-il prévenu. « Ils ont une grosse conquête et exercent une pression en permanence sur toutes les zones du terrain, notamment dans les couloirs avec du jeu au pied haut. » L’avertissement n’est pas de pure forme. Dans l’histoire du Crunch, les Anglais ont souvent livré leurs meilleures prestations dos au mur, libérés de toute attente.
Selon la BBC, qui couvre abondamment la crise anglaise, le XV de la Rose traverse sa pire série en compétition depuis plusieurs années. Mais la qualité de son pack d’avants, l’un des plus puissants d’Europe, reste intacte. La mêlée et le jeu au pied seront les deux terrains d’affrontement décisifs samedi soir.
Du ballet au ballon ovale
Pour préparer ce rendez-vous, Galthié a choisi une méthode qui tranche avec les séances vidéo classiques. Le groupe entier a quitté le centre de Marcoussis jeudi pour passer deux heures à l’Opéra Garnier, où les joueurs ont assisté à une répétition du ballet Roméo et Juliette de Rudolf Noureev, relate Le Parisien. Rencontre avec les danseurs étoiles, échanges sur l’engagement et la discipline, immersion dans un univers à mille lieues des vestiaires.
« Ça permet de prendre un peu de hauteur, et c’est important de prendre de la hauteur avant les grands moments », a expliqué le sélectionneur. La démarche n’est pas improvisée : depuis 2020, Galthié invite régulièrement des personnalités extérieures pour inspirer son groupe. Avant la Coupe du monde 2023, la danseuse Marie-Agnès Gillot avait marqué les esprits avec une intervention sur « l’engagement et l’abnégation. » Cette semaine, le comédien Philippe Lacheau, en plein succès avec le film Marsupilami qui dépasse les 5 millions d’entrées, est aussi passé à Marcoussis.
Vendredi, les Bleus retrouveront la pelouse du Stade de France pour un dernier entraînement, avant la conférence de presse du capitaine Dupont. Puis samedi, à 21h10, 80 minutes pour transformer l’une des pires semaines de l’ère Galthié en deuxième sacre consécutif. La France n’a plus enchaîné deux titres dans le Tournoi depuis 2022. Le Crunch dira si ce groupe a les épaules pour effacer Murrayfield et écrire une toute autre fin que celle de Roméo et Juliette.