Vendredi matin, 8 heures heure locale. Une langue de lave incandescente franchit le bitume de la route nationale 2 à La Réunion, quinze mètres de roche en fusion sur un mètre et demi de haut. Quatre heures plus tard, une seconde coulée atteint le même axe, à 670 mètres de l’océan Indien. Le Piton de la Fournaise, en éruption depuis un mois, vient de couper la seule route reliant le sud à l’est de l’île. La dernière fois que la lave avait traversé cette nationale, c’était en 2007.

Un trajet de 30 minutes transformé en 2 heures de détour

La RN2 relie Saint-Philippe, au sud, à Sainte-Rose, à l’est. Trente kilomètres, une demi-heure de voiture en temps normal. Avec la route coupée, les automobilistes doivent contourner l’île entière. Le trajet grimpe à plus de deux heures, selon la préfecture de La Réunion.

Le préfet avait anticipé le scénario : la portion de route menacée a été fermée dès jeudi après-midi par arrêté préfectoral. Seuls les piétons et les cyclistes sont autorisés à franchir le barrage. Les voitures, elles, sont redirigées vers l’intérieur des terres, par des routes sinueuses qui n’ont pas été conçues pour absorber le trafic quotidien entre les deux communes.

Bonne nouvelle relative : la zone est inhabitée. Aucune maison n’est menacée par les coulées. Le problème est purement logistique, mais pour les 860 000 habitants d’une île volcanique où le réseau routier se résume souvent à une seule artère côtière, il est loin d’être anodin.

Huit fois depuis 1977 : la route que la lave redessine

Ce n’est pas la première fois que le bitume fond sous les coulées du Piton. Depuis 1977, la lave a traversé la RN2 à huit reprises, dont régulièrement au début des années 2000, quand la route était détruite une à deux fois par an. Chaque fois, les services de voirie reconstruisent la chaussée une fois la roche refroidie. Des panneaux indiquent même les endroits où la lave a recouvert l’asphalte, avec l’année de l’éruption correspondante.

L’épisode le plus marquant remonte à 1977. Cette année-là, une coulée hors enclos avait dévalé jusqu’au village de Piton-Sainte-Rose, forçant l’évacuation des habitants. La lave s’était arrêtée aux portes de l’église, puis s’était scindée en deux bras pour contourner l’édifice sans le détruire. L’église, rebaptisée Notre-Dame des Laves, est devenue l’un des sites les plus visités de l’est de La Réunion. Un miracle géologique que les habitants racontent encore, presque cinquante ans plus tard.

Un des volcans les plus actifs de la planète

Les Réunionnais l’appellent simplement « le Volcan ». Le Piton de la Fournaise culmine à 2 632 mètres et figure parmi les volcans les plus actifs au monde, au même rang que le Kīlauea à Hawaï, l’Etna en Sicile ou le Stromboli. Plus de 150 éruptions y ont été recensées depuis le XVIIᵉ siècle, soit une tous les neuf mois en moyenne sur la dernière décennie, selon l’Observatoire volcanologique du Piton de la Fournaise (OVPF), rattaché à l’Institut de physique du globe de Paris.

Ce volcan bouclier, vieux de 530 000 ans, est né d’un point chaud qui alimente le sous-sol réunionnais depuis plus de 65 millions d’années. Le même panache mantellique a créé, au fil de la dérive des plaques tectoniques, les trapps du Deccan en Inde, les Maldives, l’archipel des Chagos et enfin les Mascareignes. La Réunion est, géologiquement parlant, le dernier-né de cette chaîne volcanique titanesque.

L’éruption actuelle a débuté le 13 février 2026. C’est la deuxième de l’année, la première ayant commencé le 18 janvier, rapporte BFM à partir de données AFP. Le volcan crache sa lave de manière effusive, typique du style hawaïen : pas d’explosion, pas de panache de cendres, mais des fontaines de lave et des coulées fluides qui descendent les Grandes Pentes vers le Grand Brûlé, la zone côtière où la roche fondue rejoint parfois l’océan.

Le spectacle attire, le risque reste mesuré

Depuis l’annonce d’une possible traversée de la route, les curieux affluent. Habitants et touristes se rendent à proximité de la zone pour observer le phénomène, selon l’AFP. Le spectacle d’une coulée de lave traversant une route goudronnée, filmé de nuit avec le rougeoiement du magma sur fond d’obscurité, fait le tour des réseaux sociaux depuis vendredi matin.

Le risque pour la population reste faible tant que l’éruption se cantonne à l’enclos Fouqué, la caldeira de 8 kilomètres de large qui occupe le sommet du volcan. Cette zone, entièrement ceinturée par des falaises appelées remparts, est inhabitée. Seule la route nationale la traverse. Les éruptions hors enclos, les seules réellement dangereuses pour les villages, sont rares : six ont été enregistrées dans l’histoire, la dernière en 1986.

L’OVPF surveille le volcan en continu grâce à un réseau de capteurs sismiques, de GPS différentiels et d’extensomètres. Quatre niveaux d’alerte existent : du stade de pré-alerte, qui recommande la prudence aux randonneurs, au niveau 3, réservé aux éruptions hors enclos pouvant nécessiter l’évacuation de villages.

Un flanc instable, un scénario catastrophe en dormance

Si le Piton de la Fournaise fait plutôt figure de géant tranquille au quotidien, les scientifiques gardent un œil sur un scénario bien plus inquiétant. Le flanc est du volcan est instable et se trouve, selon une étude publiée dans le Journal of Tsunami Society International en 2013, « dans les stades initiaux d’un effondrement ». Si un pan de 10 kilomètres cubes de roche venait à glisser dans l’océan Indien, les simulations prévoient des vagues pouvant atteindre 80 mètres de haut sur les côtes sud de l’île Maurice, à 170 kilomètres de là.

Ce type de mégatsunami s’est déjà produit par le passé. Le dernier effondrement majeur du flanc daterait d’il y a 4 500 ans. Pour l’heure, rien n’indique qu’un tel événement soit imminent. Mais le Piton rappelle, à chaque éruption, que vivre sur un volcan parmi les plus actifs du monde implique une cohabitation permanente avec l’imprévisible.

La route reconstruite, jusqu’à la prochaine fois

La question n’est pas de savoir si la RN2 sera rouverte, mais quand. Les coulées mettent plusieurs semaines à refroidir suffisamment pour que les équipes puissent intervenir. Des sections restent chaudes pendant des mois, comme en témoignent les fumerolles qui s’échappent du bitume reconstruit les jours de pluie.

En attendant, les communes de Saint-Philippe et Sainte-Rose vivent coupées l’une de l’autre, reliées uniquement par le long détour qui fait le tour de l’île. Le volcan, lui, est classé au patrimoine mondial de l’UNESCO au sein du Parc national de La Réunion. Son activité, si elle complique la vie des habitants, alimente aussi le tourisme. La route des Laves, qui traverse le Grand Brûlé, est l’un des itinéraires les plus spectaculaires de l’île, jalonnée de panneaux rappelant les dates des coulées passées comme autant de cicatrices dans le paysage. Le prochain panneau indiquera 2026.