Trois sources d’eau minérale françaises sont fermées depuis le début de l’année. Leurs exploitants ont attendu avril pour que la préfecture d’Auvergne-Rhône-Alpes le confirme officiellement. Point commun des trois : des polluants éternels au-dessus du seuil autorisé, et un même propriétaire, le groupe Sources Alma, maison mère de Cristaline, Saint-Yorre et Vichy Célestins.
Deux départements, un même groupe
La plus connue est la Parot, captée à Saint-Romain-le-Puy dans la Loire. Une source d’eau minérale gazeuse exploitée depuis plus de vingt ans, vendue en bouteille sous son propre nom, que les habitants de la vallée du Forez buvaient sans se poser de questions. Exploitation arrêtée le 1er janvier 2026. Pas de communiqué, pas de rappel, pas de conférence de presse. Juste des chaînes d’embouteillage qui se taisent.
Les deux autres sources se trouvent à Vals-les-Bains, en Ardèche. Il s’agit de deux forages de la source Perle, eux aussi coupés, le 12 janvier. La Perle alimente la marque éponyme, mais aussi plusieurs eaux gazeuses vendues en marques de distributeurs chez Auchan et Carrefour. Les bouteilles restées dans les rayons ces derniers mois provenaient de forages différents, officiellement épargnés.
46,8 nanogrammes pour 30 autorisés
À la Parot, l’Agence régionale de santé a mesuré 46,8 nanogrammes de PFAS par litre. C’est plus de 50 % au-dessus du nouveau plafond réglementaire. À Vals-les-Bains, la contamination est plus légère : 13 nanogrammes par litre, ce que l’ARS qualifie de « faibles traces, dues à la dilution » avec l’eau des autres puits. Suffisamment léger, justement, pour obtenir une dérogation préfectorale signée le 29 janvier et continuer à tirer de l’eau ailleurs sur le site.
Ces PFAS, pour per- et polyfluoroalkyles, sont une famille de plus de 4 700 composés chimiques utilisés depuis les années 1950 dans les poêles antiadhésives, les emballages alimentaires gras, les textiles imperméables, les mousses anti-incendie. Leur surnom de « polluants éternels » vient de leur incapacité à se dégrader dans la nature. Une fois dans une nappe phréatique, ils y restent. Santé publique France et l’Inserm les associent à des risques accrus de cancers du rein et des testicules, à des dérèglements thyroïdiens et à une baisse de la fertilité.
La norme qui a tout changé le 1er janvier
Si la Parot a fermé le 1er janvier et pas le 31 décembre, ce n’est pas un hasard. C’est ce jour-là que la nouvelle limite française pour les eaux minérales est entrée en vigueur : 30 nanogrammes par litre pour la somme de 20 PFAS. Un seuil calqué sur la directive européenne 2020/2184, qui impose 100 nanogrammes par litre pour les eaux de consommation humaine, applicable depuis le 12 janvier.
Avant cette date, aucune valeur contraignante n’existait pour les eaux embouteillées. Les exploitants mesuraient quand ils voulaient, ne publiaient rien, et les autorités sanitaires se contentaient de recommander des analyses ponctuelles. Le passage à une limite chiffrée a transformé une discussion théorique en arbitrage industriel. Fermer, ou investir dans une filtration capable de faire tomber le taux sous les 30 nanogrammes. Sur les trois sources du groupe Alma, le calcul a tranché : deux fermetures totales, une exploitation partielle.
Un rapport de l’Anses qui fait remonter toute la filière
Le dossier ne sort pas de nulle part. Entre 2023 et 2025, l’Anses a piloté une campagne nationale inédite sur 35 PFAS dans l’eau de consommation. Résultat : 20 molécules détectées dans l’eau brute, 19 dans l’eau du robinet, et le TFA, un PFAS à chaîne ultra-courte, présent dans 92 % des échantillons. Dans la foulée, une commission d’enquête du Sénat sur les eaux minérales a sommé l’agence de « prioriser les analyses » dans les bouteilles elles-mêmes, soupçonnant que le marketing « naturel » couvrait mal des produits techniquement pollués.
Le Sénat gardait en tête l’affaire Nestlé Waters de 2024 : le groupe avait reconnu avoir utilisé pendant plus de quinze ans des filtres UV et au charbon actif interdits sur ses eaux Perrier, Contrex et Hépar, pour masquer des contaminations bactériennes et chimiques. Les amendes avaient été salées, la confiance des consommateurs aussi. Les fermetures Parot et Perle arrivent en prolongement direct de ce climat de défiance.
Le silence des rayons
Ni Sources Alma, ni Auchan, ni Carrefour n’ont communiqué sur le sujet avant la publication officielle de la préfecture ce vendredi. Contactés par les rédactions régionales, les trois acteurs défendent la même ligne : les eaux encore en rayon sont « conformes » à la réglementation, parce qu’elles viennent de forages validés ou des stocks embouteillés avant les fermetures. Techniquement exact. Commercialement confortable. Mais difficile à faire passer à un consommateur qui découvre en avril qu’il a bu, potentiellement jusqu’à fin décembre, de l’eau qui ne passerait plus le seuil de janvier.
Sources Alma est le numéro un français de l’eau embouteillée, devant Nestlé Waters, grâce à Cristaline, marque la plus vendue dans l’Hexagone. Le groupe familial commercialise une trentaine de marques d’eaux plates et gazeuses. Trois fermetures ne menacent pas sa position. Mais la liste des captages à surveiller risque de s’allonger vite, les préfectures d’autres régions menant actuellement des campagnes similaires, sur la base des taux relevés par l’Anses.
Ce qu’il reste à voir
La Parot ne rouvrira pas. Perle continue, avec une dérogation qui devra être revue chaque année. Du côté des consommateurs, l’Anses rappelle que l’eau du robinet française respecte les nouveaux seuils dans 97 % des communes, et qu’en cas de doute, l’indication figure depuis 2025 sur les factures de l’agence de l’eau locale. Pour l’embouteillé, le ministère de la Santé doit publier d’ici l’été une liste consolidée des sources testées et de leurs taux, département par département. Jusque-là, les informations circulent au rythme des préfectures, donc au rythme de leurs communiqués.