Deux courses en moins, cinq semaines sans monoplaces. La Formule 1 et la FIA ont annoncé depuis Shanghai, quelques heures avant le départ du Grand Prix de Chine, que les Grands Prix de Bahreïn et d’Arabie saoudite, prévus les 12 et 19 avril, ne se tiendront pas. La raison tient en un mot : la guerre.
Ni annulation, ni report : un retrait calculé
Le communiqué, publié dans la nuit de samedi à dimanche, pèse chaque syllabe. « Compte tenu de la situation au Moyen-Orient, les Grands Prix de Bahreïn et d’Arabie saoudite n’auront pas lieu en avril », a déclaré la F1, selon l’agence AP. Pas un mot de plus. Le terme « annulation » n’apparaît nulle part, celui de « report » non plus. La FIA et le groupe Formula One se gardent une porte de sortie, sans que personne ne se fasse d’illusions sur un éventuel rattrapage cette année.
Stefano Domenicali, patron de la F1, a qualifié cette décision de « difficile, mais juste au vu de la situation actuelle ». Mohammed Ben Sulayem, président de la FIA, a insisté : « La sécurité et le bien-être de notre communauté et de nos collègues passent en premier. » Les promoteurs des deux courses ont soutenu la décision, rapporte Al Jazeera.
De piste d’essais à zone de guerre en deux semaines
L’ironie du calendrier saute aux yeux. En février, le circuit de Sakhir accueillait encore les deux sessions d’essais de pré-saison. Des centaines de mécaniciens, ingénieurs et journalistes y travaillaient en plein air, à quelques kilomètres de Manama. Puis les frappes américano-israéliennes sur l’Iran ont tout fait basculer. Téhéran a riposté en visant les pays du Golfe : Bahreïn et l’Arabie saoudite ont été touchés par des missiles et des drones, rapporte la BBC.
Un test de pneus pluie, programmé à Bahreïn juste après les essais, avait déjà été annulé en urgence dès le début du conflit. La fermeture temporaire d’aéroports majeurs au Moyen-Orient a perturbé les mouvements logistiques des écuries. Du matériel est resté bloqué, des vols ont été détournés. Pour une discipline qui transporte 1 400 tonnes de fret entre chaque course, selon les chiffres publiés par la F1 elle-même, la moindre fermeture d’espace aérien provoque un effet domino.
Cinq semaines de vide, un calendrier raccourci
Le retrait de ces deux épreuves creuse un trou inhabituel dans le calendrier. Après le Grand Prix du Japon, prévu le 29 mars à Suzuka, les monoplaces ne rouleront plus avant le GP de Miami le 3 mai. Cinq semaines de pause, du jamais-vu en pleine saison depuis des années.
« Plusieurs alternatives ont été envisagées, mais il a été décidé de ne procéder à aucune substitution en avril », précise le communiqué, cité par AP. Le calendrier passe donc de 24 à 22 courses, ce qui en fait la saison la plus courte depuis 2023. Pour une discipline qui a multiplié les épreuves ces dernières années pour maximiser les revenus, le coup est rude.
Liberty Media, propriétaire commercial de la F1, a déclaré un chiffre d’affaires de 3,65 milliards de dollars pour 2024, selon ses résultats financiers annuels. Chaque Grand Prix rapporte en moyenne entre 60 et 80 millions de dollars de redevances au groupe. Deux courses en moins, ce sont potentiellement 120 à 160 millions de dollars qui s’évaporent, sans compter les pertes pour les diffuseurs et les sponsors locaux.
Un paddock résigné, mais pas surpris
Depuis Shanghai, les réactions des pilotes et des directeurs d’écurie oscillent entre solidarité et pragmatisme. Kimi Antonelli, pilote Mercedes parti en pole position pour le Grand Prix de Chine, a déclaré penser « à ceux qui souffrent de cette situation », tout en jugeant que la sécurité devait primer. « Je suis sûr qu’ils prendront la bonne décision », a-t-il ajouté à propos de la FIA et de la F1, rapporte AP.
Jonathan Wheatley, directeur de l’écurie Audi, a tenu des propos similaires vendredi : « Nous suivons toujours les orientations de la FIA et de la Formule 1. Ils nous ont toujours guidés dans la bonne direction. Personne ne fera de compromis sur quoi que ce soit qui mettrait les équipes dans une situation inconfortable. » Cette unanimité n’a rien de spontané. Les Accords Concorde, qui lient les écuries au groupe F1, laissent peu de marge pour contester une décision opérationnelle du détenteur des droits.
Le Golfe, pilier financier fragilisé
La F1 n’est pas le seul sport contraint de revoir ses plans. La FIFA a délocalisé des matchs de qualification pour la Coupe du monde, le golf professionnel a suspendu des tournois, et les championnats d’endurance automobile redessinent leurs calendriers moyen-orientaux. L’Irak a failli renoncer à un barrage décisif avant de confirmer sa participation au Mexique, selon Al Jazeera.
Pour la Formule 1, la question dépasse le simple calendrier. Le Moyen-Orient est devenu un carrefour financier du sport automobile mondial. Bahreïn a accueilli le premier Grand Prix de la région en 2004. Abu Dhabi l’a rejoint en 2009, l’Arabie saoudite en 2021, le Qatar en 2023. Ces quatre épreuves représentaient près d’un cinquième du calendrier 2026 avant les annulations. Le Grand Prix de Djeddah repose sur un contrat estimé à plus de 65 millions de dollars annuels avec le fonds souverain saoudien, d’après les estimations du Financial Times.
Cette dépendance aux pétrodollars du Golfe, que des voix critiquaient déjà pour des raisons de droits humains, se retourne aujourd’hui contre la discipline pour des raisons de sécurité pure. Si le conflit se prolonge, la F1 devra repenser un modèle économique que beaucoup jugeaient déjà trop concentré sur une seule région.
Mohammed Ben Sulayem a promis un « retour dès que les circonstances le permettront ». Le prochain rendez-vous de la saison est fixé à Suzuka le 29 mars. Le suivant, à Miami, n’aura lieu que le 3 mai.