Sous une friche du centre de Berlin dort un bloc de béton que la ville veut voir disparaître. À la place, un promoteur promet 66 appartements et des bureaux. Sauf que cet abri n’a rien d’ordinaire : c’est l’un des derniers morceaux debout de la Chancellerie d’Adolf Hitler.

Pas le bunker où Hitler est mort

Première précision, pour couper court au contresens qui circule déjà. L’abri visé n’est pas celui où le dictateur s’est suicidé le 30 avril 1945. Ce Führerbunker se trouve une centaine de mètres plus au nord, enfoui sous un parking. Le bunker menacé servait, lui, le personnel de la Nouvelle Chancellerie du Reich, le palais de marbre dessiné par l’architecte Albert Speer et inauguré en 1939 pour écraser les visiteurs étrangers de sa démesure. Speer l’avait sorti de terre en à peine un an, et sa galerie de marbre filait sur 146 mètres, plus du double de la galerie des Glaces de Versailles. Dans les dernières semaines de la guerre, on y soignait des blessés. Quatre-vingts ans plus tard, ce bunker forme à peu près tout ce qui subsiste du complexe, le reste ayant été rasé entre 1945 et 1949.

66 logements contre 1 200 m² de béton

Le projet porte la signature du cabinet Blauraum, installé à Hambourg. Au programme : un immeuble d’habitation de sept étages, 66 appartements, et un bâtiment de bureaux de six niveaux. Le problème tient en une phrase. Pour sortir de terre, le chantier doit d’abord effacer le bunker. Dietmar Arnold, qui préside l’association Berliner Unterwelten, dit avoir arpenté près de 1 200 mètres carrés encore intacts lors d’une visite en 2007. D’après lui, rien n’oblige à tout démolir. On peut, plaide-t-il, bâtir par-dessus sans toucher aux souterrains.

« Un site des bourreaux »

Arnold ne mâche pas ses mots. Il parle d’« un site des bourreaux », de « derniers vestiges » du cœur du pouvoir nazi, et réclame un lieu de mémoire conçu avec le mémorial de l’Holocauste. Le Conseil des monuments de Berlin défend la même ligne. L’an dernier, l’instance s’était opposée à la démolition en reconnaissant au site une « valeur historique majeure ». La Nouvelle Chancellerie, écrivait-elle, fut « le centre de planification et le point de départ de la Seconde Guerre mondiale ». Effacer ces murs reviendrait, pour ce camp, à supprimer une preuve gênante.

Le même mot dans les deux camps

En face, Christian Gaebler, sénateur chargé du Logement, soutient la démolition. Son raisonnement tient en peu de mots : la capitale manque de toits, et un vestige enterré ne doit pas geler un terrain constructible. Il avance aussi une inquiétude répandue outre-Rhin, celle de voir ces lieux virer en points de ralliement pour nostalgiques du IIIe Reich. Le précédent existe. En 2011, la tombe de Rudolf Hess, à Wunsiedel, avait été supprimée pour cette raison précise, tant elle drainait de défilés néonazis. Le paradoxe saute alors aux yeux. Préservation et destruction brandissent le même argument. Les uns veulent un mémorial pour conjurer l’oubli, les autres un chantier pour couper court au pèlerinage.

Un passé qui attire déjà les curieux

Le débat dépasse la seule question du logement. Même réduit à un parking, l’emplacement du Führerbunker attire chaque jour des visiteurs venus photographier un simple panneau explicatif. Ce tourisme du sombre embarrasse l’Allemagne depuis des décennies. Garder un bunker accessible, avec ses couloirs et ses salles, offrirait un décor autrement plus spectaculaire que ce bout de trottoir. C’est exactement ce que redoutent les partisans de la démolition. C’est aussi ce que les défenseurs de la mémoire jugent nécessaire d’encadrer, plutôt que de faire sauter à l’explosif.

Berlin cherche désespérément des toits

Le calendrier n’arrange pas les défenseurs du bunker. Berlin a gagné plus d’un demi-million d’habitants depuis 2010 et frôle désormais 3,9 millions, une hausse de 16 %. Dans le même temps, la ville n’a bâti qu’environ 159 000 logements, très en deçà des besoins. Le taux de vacance est tombé à 1,5 % en 2026 : un appartement libre trouve preneur en quelques semaines, souvent au prix fort. L’écart entre le loyer d’un ancien occupant et celui d’un nouvel arrivant peut dépasser 40 %. Le rapport 2026 sur le marché immobilier berlinois, signé CBRE et Berlin Hyp, chiffre à 272 000 les logements manquants d’ici 2040. Entre un rappel du passé et des mètres carrés habitables, l’arbitrage devient un sujet politique brûlant. La ville avait déjà tenté un gel des loyers en 2020, retoqué par la justice l’année suivante.

Le Führerbunker, déjà réduit à un parking

Berlin connaît ce dilemme par cœur. À la fin de la guerre, les troupes soviétiques puis les autorités est-allemandes ont noyé et fait sauter les bunkers, rasé la Chancellerie, avant d’élever dans les années 1980 des immeubles cossus pour les cadres du régime communiste. Le Führerbunker, lui, est longtemps resté un terrain vague changé en parking. Il aura fallu attendre le 8 juin 2006 pour qu’un panneau discret signale enfin sa présence, à quelques minutes de la porte de Brandebourg. La logique n’a pas bougé d’un pouce : priver le lieu de son aura, l’empêcher de tourner au sanctuaire. La capitale héberge pourtant d’autres réponses, comme la Topographie de la Terreur, ce musée à ciel ouvert posé sur les ruines du siège de la Gestapo.

La décision finale revient aux autorités locales, qui n’ont pas encore fixé de calendrier. En attendant, le béton continue de dormir sous la friche, comme depuis quatre-vingts ans. La prochaine étape se jouera dans une salle d’urbanisme, où Berlin devra trancher entre couler des fondations et accrocher une plaque.