L’électricité a sauté d’abord. Trois minutes plus tard, l’alarme hurlait et la fumée avait déjà rempli les couloirs. Au huitième étage d’une tour de dix niveaux à Anvers, des habitants n’ont pas réussi à redescendre. Le bilan provisoire fait état d’au moins six morts et de plusieurs blessés graves.

La fumée a pris les couloirs en premier

Il était 9h53, mercredi matin, quand les pompiers d’Anvers ont reçu l’appel. Un feu venait de se déclarer dans une tour d’habitation du quartier de Linkeroever, sur la rive gauche de l’Escaut. Les flammes ont ravagé les étages supérieurs, mais c’est la fumée qui a transformé l’immeuble en piège, en quelques minutes à peine.

Geert Dewulf habite au dixième étage. Il a raconté la scène à la chaîne publique flamande VRT NWS. «D’abord, le courant a été coupé. Trois minutes après, l’alarme incendie s’est déclenchée. Il y avait déjà de la fumée dans les couloirs.» Descendre par les escaliers est vite devenu impossible. Avec ses proches, il s’est barricadé dans son appartement et a attendu sur la terrasse. Les secours l’ont récupéré une dizaine de minutes plus tard, à la grande échelle.

Un autre résident, qui s’est présenté sous le prénom de Gerard, a aidé une voisine à quitter un logement noyé de fumée. Il n’a jamais retrouvé le chat de la dame. Sur les images tournées depuis la rue, un homme se penche par-dessus un balcon, à un étage élevé, pour trouver un peu d’air, avant de se glisser vers une fenêtre voisine. Ces quelques secondes disent tout de la course contre la montre qui se joue quand l’air devient irrespirable.

Une tour de plus de 200 habitants

Le bâtiment compte quatre-vingts appartements et abrite plus de deux cents personnes. Selon les premiers éléments rapportés par CNN, une défaillance technique au rez-de-chaussée serait à l’origine du départ de feu, une piste que l’enquête devra confirmer. Les pompiers, de leur côté, ont d’abord signalé un brasier au huitième étage, avant que le sinistre ne gagne les niveaux supérieurs.

Les soldats du feu ont lutté dans des conditions éprouvantes. «C’est un incendie très complexe, avec une visibilité réduite et une fumée épaisse à l’intérieur du bâtiment. Cela rend l’extinction plus difficile», a détaillé Marie De Clercq, porte-parole de la zone de secours d’Anvers, citée par The Brussels Times. Plusieurs casernes, des ambulances et des équipes médicales ont convergé vers la tour. Les habitants des immeubles voisins ont reçu la consigne de garder portes et fenêtres closes et de couper leur ventilation, tant les volutes saturaient l’air du quartier. Les personnes évacuées ont été dirigées vers un centre d’accueil, où les autorités cherchaient encore, en fin de journée, à savoir qui manquait à l’appel.

Linkeroever n’est pas un quartier anodin. Cette large zone résidentielle, plantée de tours et bordée d’un grand parc où se tiennent des concerts en été, concentre des milliers de logements en hauteur. Un incendie y prend une dimension particulière: chaque étage supplémentaire éloigne un peu plus les habitants de la sortie et complique le travail des échelles.

Ce qui tue vraiment dans un incendie

Le drame d’Anvers illustre une réalité que les pompiers répètent sans toujours être entendus: la fumée tue plus souvent que le feu. Entre 60 et 80% des décès constatés sur les lieux d’un sinistre sont attribués à l’inhalation de fumée, selon les données médicales et les organismes de sécurité incendie. Quelques inspirations suffisent parfois à faire perdre connaissance. Les gaz de combustion, à commencer par le monoxyde de carbone, saturent l’air en quelques minutes et privent le cerveau d’oxygène, avant même que les flammes n’approchent.

Dans une tour, le phénomène s’emballe. La fumée, plus chaude que l’air ambiant, grimpe par les cages d’escalier et les gaines techniques comme dans une cheminée. Les étages hauts se remplissent souvent avant que leurs occupants aient compris ce qui se passait. C’est ce qui rend la moindre hésitation fatale: le temps de rassembler ses proches ou d’ouvrir une porte, l’escalier est déjà noir.

La Belgique paie un tribut régulier à ces sinistres. L’Association nationale pour la protection contre l’incendie recense plus de 10 000 feux domestiques par an dans le pays, environ 900 grands brûlés et près d’une centaine de morts. Les spécialistes insistent sur un point simple: un détecteur de fumée en état de marche divise par deux le risque de périr dans un incendie. C’est souvent ce petit boîtier qui offre les secondes décisives pour fuir avant que les couloirs ne deviennent des tunnels aveugles.

L’ombre de Grenfell plane encore

Chaque incendie dans une tour ravive le souvenir de Grenfell. En juin 2017, cet immeuble de logements sociaux de l’ouest de Londres avait flambé en pleine nuit et emporté 72 personnes. Le feu s’était propagé à une vitesse folle le long d’un revêtement de façade inflammable, piégeant des familles à qui l’on avait recommandé de rester chez elles. La catastrophe a rebattu les cartes de la sécurité incendie dans toute l’Europe et ouvert d’immenses chantiers de mise aux normes. Début 2024, à Valence, en Espagne, un incendie de façade a de nouveau fait dix morts et relancé le débat sur les matériaux de construction.

La question dépasse Anvers. Des centaines de milliers d’Européens vivent dans des tours bâties dans les années 1960 et 1970, quand les normes coupe-feu et les matériaux n’avaient rien de comparable aux exigences d’aujourd’hui. La France compte des quartiers entiers de ce type. À chaque drame reviennent les mêmes interrogations, sur l’entretien des cages d’escalier, la fiabilité des alarmes et la vitesse avec laquelle une fumée peut condamner toutes les issues.

À Anvers, le bilan reste provisoire et pourrait s’alourdir, plusieurs blessés se trouvant dans un état grave. Le Premier ministre belge Bart De Wever, ancien bourgmestre de la ville, a salué l’action des secours et adressé ses pensées «aux victimes et aux habitants évacués de ce terrible incendie de Linkeroever». Les enquêteurs doivent maintenant établir l’origine précise du feu et comprendre comment il a pu faire autant de victimes dans un bâtiment habité par des familles entières. Leurs conclusions prendront des semaines.