22,5 millions d’euros. Voilà l’ardoise que le fisc présente à Bernard Arnault, la première fortune de France, après une décision de justice rendue publique le 4 juillet. Le patron de LVMH conteste déjà et compte saisir la plus haute juridiction administrative du pays.

La cour administrative d’appel de Paris a tranché contre le milliardaire et son épouse, la pianiste Hélène Mercier. La somme se découpe en deux temps: près de 13 millions au titre de l’impôt sur le revenu et des prélèvements sociaux de 2010, puis 9,5 millions d’impôt de solidarité sur la fortune pour les années 2012 à 2015. Un contentieux qui traîne donc depuis plus de quinze ans, loin des projecteurs.

Un redressement, c’est le rattrapage que réclame l’administration quand elle juge qu’un contribuable a payé trop peu. Ici, le dossier a fait des allers-retours entre les juges. Une première décision avait donné tort au fisc, un arrêt de la même cour aussi. Cette fois, les magistrats parisiens ont changé de lecture et fait pencher la balance de l’autre côté.

Une holding belge au sommet de la pyramide

Pour saisir l’affaire, il faut suivre l’argent. La famille Arnault ne détient pas ses parts de LVMH en direct, mais à travers un empilement de sociétés. Tout en haut de cette cascade trône une entreprise belge, Pilinvest, dont le milliardaire possède la quasi-totalité du capital, évalué à 368,4 millions d’euros. Le dispositif, parfaitement légal, permet d’alléger la facture fiscale. C’est là que l’administration a trouvé à redire.

Parmi les opérations passées au crible, une réduction de capital de 50,02 millions d’euros réalisée par Pilinvest en 2020, en abaissant la valeur nominale de ses parts, sans que la moindre perte ne la justifie. Pour le fisc, l’habillage juridique ne tient pas la route. Selon l’AFP, qui a consulté la décision, la cour a fini par revoir sa propre analyse et infirmer un arrêt antérieur, jusque-là favorable au clan Arnault.

Ce genre de montage n’a rien d’exceptionnel chez les grandes fortunes. Empiler des holdings, loger le sommet de l’édifice dans un pays au régime plus clément, jouer sur la valeur des titres: la mécanique est connue des fiscalistes. Ce qui l’est moins, c’est de voir un dossier de cette ampleur remonter jusqu’au nom le plus emblématique du capitalisme français.

Pourquoi la Belgique? Longtemps, le royaume voisin n’a pas taxé les grandes fortunes ni les plus-values des particuliers comme le fait la France. De quoi attirer, au fil des ans, plusieurs familles aisées de l’Hexagone, patrons comme héritiers. Loger une holding de tête à Bruxelles ou en Flandre n’a rien d’illégal en soi. Tout se joue ensuite dans les détails: la manière dont l’argent circule, dont les titres sont valorisés, dont les dividendes remontent la chaîne.

Retour sur l’épisode « Casse-toi riche con »

Cette histoire de société belge en réveille une autre. En 2012, Bernard Arnault dépose une demande de naturalisation en Belgique. La nouvelle fait l’effet d’une déflagration: Libération barre sa une d’un cinglant « Casse-toi riche con ! », écho moqueur à la sortie de Nicolas Sarkozy quelques années plus tôt. En pleine bataille autour de la taxe à 75 % voulue par François Hollande, une partie de l’opinion y lit un exil fiscal à peine masqué.

Le milliardaire dément sur-le-champ tout motif fiscal et assure n’avoir jamais songé à quitter la France. Au printemps 2013, il retire sa demande. L’épisode laisse malgré tout une empreinte tenace: celle d’un homme immensément riche soupçonné de jouer avec les frontières pour réduire ses impôts. Treize ans plus tard, la holding belge le rattrape autrement.

Une fortune qui donne le vertige

Les sommes du redressement semblent presque dérisoires au regard du patrimoine de l’intéressé. En février, Bloomberg évaluait sa fortune à 181 milliards de dollars, environ 152 milliards d’euros. D’autres classements la situent encore plus haut. Même après une année 2026 rugueuse pour le luxe, marquée d’après Forbes par une chute de près de 50 milliards de dollars, Arnault demeure l’un des trois hommes les plus riches de la planète.

Derrière lui, une machine hors norme: LVMH coiffe environ soixante-quinze maisons, de Louis Vuitton à Dior en passant par Moët et Tiffany, et pèse des dizaines de milliards de chiffre d’affaires chaque année. Rapportés à cette montagne, les 22,5 millions réclamés valent à peine quelques heures de valorisation boursière du groupe. Le symbole, lui, dépasse largement les chiffres.

Le débat sur l’imposition des ultrariches occupe la vie politique française depuis des mois, entre projets d’impôt plancher sur les plus gros patrimoines et soupçons d’évasion. À gauche, on brandit ces dossiers comme la preuve d’un système à deux vitesses. Dans l’entourage des grandes fortunes, on rappelle que l’optimisation reste dans les clous de la loi tant qu’un juge n’a pas dit le contraire. Chaque redressement d’un milliardaire s’invite dans cette querelle comme une pièce à conviction.

Le cas n’est pas isolé. Ces dernières années, l’administration a multiplié les contrôles sur les montages patrimoniaux des plus aisés, avec des redressements qui se chiffrent parfois en dizaines de millions. La différence, ici, tient au nom inscrit en haut de l’avis: celui d’un homme que le pays présente volontiers comme sa vitrine économique à l’étranger.

Le Conseil d’État aura le dernier mot

Rien n’est encore joué. L’entourage de Bernard Arnault a annoncé un recours devant le Conseil d’État, la plus haute juridiction administrative, qui pourra confirmer la décision, l’annuler ou renvoyer le dossier. La procédure risque de s’étirer sur des mois, peut-être davantage. En attendant, le message de la cour de Paris ne souffre aucune ambiguïté: même la première fortune du pays reste dans le viseur du fisc. Les juges suprêmes diront si, cette fois, l’addition est réellement due.