179 € en magasin jeudi matin. Jusqu’à 700 € sur Leboncoin le lendemain. En une journée, le climatiseur mobile bradé par Lidl est passé de bonne affaire à objet de spéculation, au beau milieu d’une canicule qui a déjà tué plus de mille personnes en France.

Des files dès l’aube, des tensions en rayon

Lidl avait prévenu ses clients : près de 200 000 climatiseurs mobiles Tronic, un modèle trois-en-un qui rafraîchit, ventile et déshumidifie, mis en vente à 179 € dans ses magasins français. Le stock est parti en quelques heures. Devant certaines enseignes, des acheteurs patientaient bien avant l’ouverture. Ailleurs, la cohue a dégénéré : bousculades, cartons arrachés, empoignades pour les derniers exemplaires. Lidl France dit « déplorer les incidents » et reconnaît que ses équipes ont dû gérer des tensions dans un climat parfois électrique.

Le chaos était en partie écrit. Chaque magasin recevait un lot limité, sans réservation ni vente en ligne, premier arrivé premier servi. Quand un produit vital devient rare au pic d’une vague de chaleur, la ruée devient mécanique. Le quotidien Le Parisien pose d’ailleurs la question qui fâche : cette pagaille était-elle évitable ?

Le lendemain, la même clim vaut quatre fois plus

Le vrai spectacle a commencé après la fermeture. Sur Leboncoin, Facebook Marketplace et Vinted, les annonces ont fleuri : 590 €, 620 €, 650 €, parfois 700 € pour un appareil payé 179 €. Jusqu’à quatre fois la mise. « J’ai craqué, je l’ai mis à 650 euros », confie un revendeur au micro de 20 Minutes, quelque part entre le calcul froid et l’aveu gêné. Certains assument la revente comme un sport, d’autres jurent avoir acheté en double. Le résultat ne change pas : les ménages qui n’ont pas réussi à s’équiper à 179 € retrouvent le même carton au prix d’un modèle haut de gamme.

Lidl connaît ces emballements. L’enseigne allemande a déjà vu ses clients camper devant les rideaux de fer pour un robot de cuisine à moins de 400 €, s’arracher des baskets en collaboration ou des ustensiles en série limitée. La différence, cette fois, tient en un mot : ce n’est plus un gadget qu’on s’échange, mais un appareil qui peut décider du confort, parfois de la sécurité, d’un foyer pendant une nuit à 30 °C. La frénésie a changé de nature, et la revente aussi.

Une députée porte l’affaire devant les fraudes

L’histoire a vite quitté le rayon pour la scène politique. Delphine Batho, députée des Deux-Sèvres, a saisi la DGCCRF, la Répression des fraudes. Selon elle, l’appareil s’affichait 30 € plus cher qu’en mai et juin, une hausse tombée pile au moment où ventilateurs et climatiseurs manquaient partout. « Lidl a joué avec la souffrance des Français », a-t-elle résumé. L’élue vise aussi la communication de l’enseigne : une campagne sur les réseaux sociaux bâtie autour du slogan « ça va être une bataille » et d’images guerrières empruntées à la série Game of Thrones. Vendre du froid vital avec l’esthétique d’un champ de bataille, en pleine hécatombe liée à la chaleur, est passé de travers.

Revendre sa clim 700 €, est-ce même légal ?

Reste la question que tout le monde se pose devant ces annonces : a-t-on le droit de revendre 700 € un produit payé 179 € ? Pour un particulier qui se sépare d’un appareil en trop, la réponse est oui. Le droit français interdit la revente à perte, pas la revente avec bénéfice. Entre particuliers, le prix reste libre. La bascule se joue sur la répétition : acheter en nombre pour écouler la marchandise de façon habituelle relève de l’activité commerciale non déclarée, avec les sanctions qui vont avec. C’est la logique qui interdit déjà de revendre à la sauvette des billets de concert. Pour l’électroménager, aucun texte équivalent n’existe. Voilà pourquoi le signalement de Delphine Batho cible Lidl et sa politique de prix, pas les internautes qui gonflent leurs annonces. La revente à perte, elle, expose une entreprise à une amende pouvant grimper jusqu’à 375 000 €.

Une canicule qui a déjà tué, et qui repart

Le contexte éclaire la ruée. La deuxième vague de chaleur de l’été, installée du 17 juin au 2 juillet, a pulvérisé des records : 43,8 °C relevés à Saintes le 24 juin, plus de 40 °C sur Paris deux jours de suite. Santé publique France a dénombré au moins un millier de morts sur la seule fin juin, avec une surmortalité à domicile en hausse de 40 %. Le bilan cumulé de l’épisode dépasse désormais les 2 000 décès. Dans des hôpitaux souvent privés de climatisation, les patients âgés et fragiles ont payé le plus lourd tribut, après sept jours consécutifs de fournaise.

La rumeur d’un État réquisitionnant les stocks de climatiseurs pour équiper les hôpitaux a même circulé, sans se vérifier. Et la météo n’offre aucune trêve : une nouvelle vague est annoncée, avec jusqu’à 42 °C attendus lundi. L’Organisation météorologique mondiale prévient qu’un épisode El Niño de forte intensité pourrait encore durcir ces extrêmes dans les mois à venir.

Un été qui ne fait que commencer

Chez les installateurs, le téléphone ne s’arrête plus : les demandes de climatisation explosent, portées par la crainte de nouveaux pics. La DGCCRF, désormais saisie, devra trancher sur la légalité de l’opération Lidl. En attendant son verdict, des milliers de Français passeront le week-end à guetter le prochain arrivage en magasin, ou à cliquer, résignés, sur une annonce à 700 €.