Les fours à pain sont toujours là. Les cuisines aussi, avec leurs meules à grain. Dans l’oasis de Dakhla, en plein désert occidental égyptien, une petite ville vient de ressortir du sable, figée telle qu’elle était au IVe siècle.
Le ministère égyptien du Tourisme et des Antiquités a dévoilé la trouvaille samedi. À en croire les premières images diffusées par l’agence Associated Press, la cité ressemble à un décor que ses occupants auraient quitté la veille : rues dessinées, maisons debout, objets du quotidien laissés sur place.
Une basilique au bout de la grand-rue
La ville obéissait à un plan précis. Des axes nord-sud croisés par des rues est-ouest, des places dégagées, des espaces communs : les fouilleurs ont dégagé une trame urbaine entière, a détaillé Hisham el-Leithy, secrétaire général du Conseil suprême des Antiquités. Au bout de l’artère principale trône une basilique du milieu du IVe siècle, qui surplombe les rues. Deux tours de guet surveillaient les abords, et un bâtiment aux murs épais tenait lieu de point fortifié.
Ce décor situe la cité dans son époque. Au IVe siècle, l’Égypte appartient à l’Empire byzantin, la moitié orientale du monde romain, et le christianisme s’y enracine. Une église de pierre plantée au milieu d’un bourg de désert montre que la religion nouvelle avait déjà gagné les campagnes les plus isolées.
Cette Égypte-là est un carrefour. Rattachée à Constantinople, elle nourrit l’empire de son blé et voit les monastères se multiplier le long du Nil. Deux siècles et demi plus tard, la conquête arabe refermera la parenthèse byzantine. La ville de Dakhla appartient donc à un moment charnière, celui où une société encore romaine adopte une foi qui redessine ses villages, ses tombes et jusqu’à ses maisons.
La plupart des trésors sortis du sol égyptien sont des tombeaux ou des temples, taillés pour l’éternité. Une ville de gens ordinaires, avec ses ruelles et ses arrière-cuisines, se conserve beaucoup plus rarement. C’est ce qui rend Dakhla précieuse : elle donne à voir non pas la mort des puissants, mais le train-train d’une bourgade de province, à une période où l’Égypte des pharaons bascule dans le monde chrétien.
La maison d’un diacre nommé Tisous
Une habitation porte même un nom. Celle de Tisous, diacre de l’Église, bâtie dans la seconde moitié du IVe siècle. Avant que la basilique ne s’élève, les fidèles se réunissaient probablement chez lui : les archéologues pensent que sa demeure a d’abord fait office d’église domestique, en attendant le grand édifice. Mahmoud Massoud, à la tête de la mission, décrit des maisons confortables, dotées de salles de réception et de toits voûtés, à mille lieues du campement de fortune qu’on imagine en plein Sahara.
Le reste raconte la vie ordinaire. Des fours, des cuisines, des meules pour écraser le grain : on cuisait son pain sur place, dans une communauté agricole qui tirait sa subsistance de l’oasis. Perdue au milieu des dunes, celle-ci n’était pas coupée du monde pour autant : ces points d’eau jalonnaient les routes caravanières qui reliaient la vallée du Nil au cœur du Sahara.
Des pièces d’or et 200 mots griffonnés
Le sable a rendu de la monnaie. Des pièces de bronze bien conservées, frappées à l’effigie d’empereurs byzantins, couvertes d’inscriptions latines et de croix. Et un lot de pièces d’or au nom de Constance II, l’empereur romain qui régna de 337 à 361. Assez pour dater le site à quelques décennies près.
Plus éloquents encore, environ 200 tessons de céramique ramassés sur place. Ces fragments, appelés ostraca, faisaient office de papier brouillon dans l’Antiquité. On y a inscrit des comptes, des transactions, des bribes de correspondance, a précisé Diaa Zahran, responsable des antiquités islamiques, coptes et juives. La comptabilité et les petits mots d’une population entière, préservés par la sécheresse du désert.
Sur la côte, des tombes aux « langues d’or »
La seconde découverte se joue à l’autre bout du pays. Sur le site de Marina el-Alamein, à une centaine de kilomètres à l’ouest d’Alexandrie, la même campagne a mis au jour 18 tombes de plus : onze taillées dans la roche, jusqu’à huit mètres sous terre, et sept élevées en calcaire à la surface. Le site en compte désormais 48.
Les sépultures abritaient des vases, des amphores, des lampes, des autels et des bassins de pierre. Un sarcophage de granit de 2,5 mètres renfermait un squelette, aujourd’hui à l’étude, et tout près reposaient les débris d’un sphinx de plâtre. Surtout, quatre feuilles d’or avaient été glissées dans la bouche de certains morts. Cette coutume, la « langue d’or », devait leur ouvrir la parole dans l’au-delà, selon les rites funéraires de l’époque. Exhumée en 1986, Marina el-Alamein correspondrait à l’antique Leukaspis, un port gréco-romain qui prospéra du IIe au IVe siècle, rappelle le Guardian.
Pourquoi Le Caire multiplie les annonces
Ces révélations tombent bien pour l’Égypte, qui ne s’en cache pas. Avec le canal de Suez, le tourisme demeure sa première rentrée de devises, et chaque trésor exhumé alimente la machine à visiteurs. En 2025, le pays a battu son record avec 19 millions de touristes, soit 21 % de plus qu’en 2024. Les quatre premiers mois de 2026 prolongent la courbe : 6,1 millions d’arrivées, contre 5,7 millions un an plus tôt.
L’oasis de Dakhla, de son côté, figure déjà sur la liste indicative de l’UNESCO, le sas d’attente avant le classement au patrimoine mondial. La ville byzantine qui vient d’en surgir pourrait faire pencher le dossier. Et les fouilles ne font que débuter : une large part du bourg dort encore sous le sable, promesse de nouvelles trouvailles pour les prochaines saisons.