La fourmi referme ses mandibules sur un fil de soie et se retrouve aussitôt projetée à trente centimètres du sol. Elle n’a pas vu le piège se refermer, pour une raison simple : c’est elle qui vient de l’armer. Dans une forêt du nord de l’Australie, des biologistes ont filmé une araignée qui a fait de la soie une catapulte, et qui laisse sa proie appuyer elle-même sur la détente.

Le nom d’une machine de guerre romaine

Les chercheurs l’ont surnommée l’araignée baliste, du nom de l’arme de siège que les légions romaines utilisaient pour envoyer traits et pierres grâce à la tension d’un ressort. Le parallèle n’a rien d’exagéré. Cette petite araignée nocturne, encore sans nom scientifique officiel, appartient au genre Propostira et vit dans la forêt humide proche de Cooktown, à l’extrême nord du Queensland. Son histoire a été publiée fin juin dans la revue Current Biology, l’une des références de la biologie mondiale.

Personne ne l’avait remarquée avant 2022. Cette année-là, Greg Anderson, chercheur en biomédecine devenu taxonomiste et photographe d’araignées à ses heures, aperçoit une fourmi verte brutalement expulsée dans les airs avant de finir prisonnière d’une toile. La scène le laisse assez perplexe pour qu’il alerte d’autres scientifiques. Il faudra ensuite plusieurs années pour percer le secret de ce lancer.

Quatre heures pour tendre un ressort

De jour, l’araignée reste tapie sous une feuille, juste au-dessus des sentiers empruntés par les fourmis. La chasse commence à la nuit tombée. L’animal descend de plus de cinquante centimètres le long d’un fil, puis fixe un point d’ancrage sur une feuille, une branche ou directement sur le sol de la forêt. Vient ensuite le plus long : jusqu’à quatre heures de travail pour assembler un cône vertical fait de quinze à soixante brins de soie mis sous tension, installé tout près du sol.

Une fois la structure prête, l’araignée l’enveloppe d’une soie plus fine, puis remonte se mettre à l’abri dans sa toile principale. Le ressort est armé. Il ne manque plus qu’une fourmi.

La proie déclenche sa propre chute

Elle ne tarde jamais. Attirée vers le cône, la fourmi mord dedans avec agressivité et, ce faisant, le détache de son point d’ancrage. La tension emmagasinée se libère d’un coup. L’insecte part vers le haut, propulsé sur plus de trente centimètres jusque dans la toile de l’araignée, avec une accélération supérieure à 1 300 mètres par seconde carrée, soit plus de cent trente fois celle de la pesanteur. Ce n’est qu’une fois la proie totalement empêtrée que l’araignée descend l’emballer dans la soie.

Une seule espèce au menu

Le plus déroutant tient peut-être au régime de cette araignée. Elle ne chasse qu’une seule proie : la fourmi tisserande verte, Oecophylla smaragdina, l’une des plus redoutées de la forêt australienne. « Il est déjà très rare qu’une araignée se nourrisse de fourmis, parce qu’elles sont notoirement dangereuses, et plus étrange encore d’en trouver une qui ne mange qu’une seule espèce », résume Ajay Narendra, professeur à l’université Macquarie qui a dirigé l’étude.

Ces fourmis n’ont rien de proies faciles. Elles disposent de défenses chimiques, certaines piquent, et surtout elles lancent des signaux d’alarme capables de rappeler en renfort des centaines, parfois des milliers de congénères. S’attaquer de face à une colonie revient à se condamner. D’où l’intérêt d’un piège qui prélève les ouvrières une par une, loin des pistes et du nid. Comble de la mise en abyme, la proie est elle aussi une virtuose de la soie : les fourmis tisserandes cousent leurs nids en repliant des feuilles, qu’elles assemblent avec le fil produit par leurs larves.

Un parfum qui pousse à l’attaque

Reste une question : pourquoi la fourmi vient-elle mordre précisément là où il ne faut pas ? Les chercheurs avancent une hypothèse. « Nous pensons que, lors de la dernière étape de la construction, l’araignée ajoute une phéromone qui attire spécifiquement les ouvrières et provoque une attaque agressive, ce qui déclenche le piège », explique Ajay Narendra. L’araignée ne se contente donc pas de tendre un ressort, elle fabrique aussi l’appât chimique qui poussera la fourmi à l’armer.

C’est cette combinaison qui rend le cas unique. Selon l’équipe, c’est la seule toile d’araignée connue conçue pour capturer une unique espèce de proie, et la seule dont le mécanisme est déclenché par la victime plutôt que par le chasseur.

De la soie passée au microscope

Pour comprendre le dispositif, il a fallu du temps sur le terrain. L’équipe de l’université Macquarie, emmenée par Ajay Narendra et le doctorant Pranav Joshi, a passé dix jours et dix nuits dans la forêt, caméras haute vitesse et infrarouge à l’appui, pour filmer un geste que l’œil nu ne peut pas suivre. Un spécialiste de la mécanique de la soie, Jonas Wolff, a fait le déplacement depuis l’Allemagne, puis rapporté des échantillons à l’université de Greifswald afin de les passer au microscope électronique à balayage.

Le verdict est net. La soie du piège stocke de l’énergie élastique et la relâche si vite qu’elle atteint, d’après les auteurs, une puissance instantanée supérieure à celle de toutes les autres catapultes biologiques connues à base de soie. Il en fallait : les fourmis possèdent des coussinets adhésifs sous les pattes, si bien que les fils tendus doivent vaincre une force valant plusieurs fois le poids de l’insecte pour l’arracher du sol.

Pourquoi la nature invente une catapulte

L’idée d’un piège à ressort n’est pas totalement isolée chez les araignées. En Amérique du Sud, l’araignée-fronde tend toute sa toile vers l’arrière comme un lance-pierre, puis la relâche pour projeter le filet, et elle-même avec, sur un moustique de passage. Le principe y reste classique : c’est le prédateur qui appuie sur la détente. Chez l’araignée baliste, le schéma s’inverse, et c’est la proie qui fait le travail à sa place.

Pour les auteurs, ce mécanisme s’est probablement façonné comme une réponse très spécialisée à un problème précis : neutraliser une proie dangereuse sans s’exposer, une prise à la fois, puis l’éloigner des sentiers et du nid. Le genre Propostira compte d’autres espèces encore mal connues, et les scientifiques soupçonnent que certaines cousines recourent à des ruses comparables. L’araignée baliste, elle, attend toujours son nom officiel, quelque part dans la moiteur des forêts du Queensland.