Pendant trois ans, Ford a fait confiance aux machines pour surveiller la qualité de ses voitures et s’est séparé d’une partie de ses spécialistes. En juin, le constructeur a pris le chemin inverse : il a rappelé 350 vétérans pour rattraper ce que l’automatisation laissait passer. La facture de ce demi-tour se compte en milliards de dollars.

L’information, révélée par l’agence Bloomberg le 25 juin, détonne à l’heure où chaque grand groupe promet de confier des pans entiers de son activité à l’intelligence artificielle. Chez Ford, le pari s’est retourné contre son auteur, au point de forcer un rétropédalage assumé publiquement.

Le retour des « gray beards »

Les 350 personnes réembauchées ne sortent pas d’une école d’ingénieurs. Ce sont des profils aguerris, certains déjà partis à la retraite, d’autres récupérés chez des équipementiers. En interne, on les surnomme les « gray beards », les barbes grises, ceux qui ont vu défiler assez de voitures pour repérer un défaut d’un simple coup d’œil. Leur mission tient en une phrase : débusquer les points faibles d’une pièce avant même qu’elle n’atteigne la chaîne de montage.

Le directeur des opérations du groupe, Kumar Galhotra, a reconnu devant des journalistes que Ford s’était « de plus en plus reposé sur des systèmes de contrôle automatisés », avec des résultats décevants. Un jeu d’ajustements mal serrés, un revêtement qui cloque, un bruit de roulement qui surgit après quelques milliers de kilomètres : autant de détails qu’un capteur enregistre sans toujours les comprendre, et qu’un œil entraîné repère en quelques secondes.

« On a cru à tort que l’IA suffirait »

L’aveu le plus direct vient de Charles Poon, vice-président chargé de l’ingénierie matérielle des véhicules. « On a cru à tort qu’en introduisant simplement de l’intelligence artificielle et en lui fournissant nos cahiers des charges, cela donnerait un produit de qualité », a-t-il concédé. La formule, relayée en France par Le Parisien, résume à elle seule trois ans d’un pari qui a tourné court.

Le grain de sable est presque banal. Les ingénieurs les plus expérimentés ont quitté l’entreprise avant d’avoir transmis leur savoir aux systèmes censés prendre le relais. La machine a bien ingéré les spécifications techniques, mais pas l’expérience, ce fameux coup d’œil qui sépare un assemblage correct d’un montage qui grincera six mois plus tard. Ford a saisi trop tard que ce savoir-faire ne se résume pas à une ligne de code : il se transmet, d’un atelier à l’autre, entre gens du métier.

De la 15e à la 1re place

Le revirement a payé, et vite. Ford vient de décrocher la première place des marques grand public au classement qualité 2026 de JD Power, l’étude de référence du secteur automobile américain. Une première depuis 2010. Trois ans plus tôt, la marque végétait à la 15e position, avec une réputation de championne du rappel en atelier.

L’enquête de JD Power recense les problèmes signalés par les acheteurs durant les 90 premiers jours, ramenés à 100 véhicules. Sur ce terrain, Ford a effacé 41 défauts pour 100 voitures en un an, la plus forte progression de toutes les marques grand public. Le F-150, la Mustang et le Super Duty dominent leur catégorie ; l’Escape, l’Explorer, l’Expedition et le Maverick se hissent dans les trois premiers. Au total, sept des dix modèles testés montent sur le podium de leur segment. Le patron du groupe, Jim Farley, a savouré la performance à sa façon : « un succès du jour au lendemain qui a en réalité demandé quatre ans ». Grâce à cette qualité retrouvée, moins de réparations sous garantie et de reprises en usine, Ford espère un milliard de dollars d’économies cette année.

Klarna, IBM et le boomerang de l’IA

Le constructeur est loin d’être seul à revenir sur ses pas. Le spécialiste suédois du paiement Klarna avait claironné en 2024 le remplacement d’environ 700 conseillers clients par un assistant automatisé, se félicitant au passage de 10 millions de dollars économisés. Début 2026, l’entreprise réembauchait : l’IA encaissait le volume, pas la complexité, et la satisfaction chutait dès qu’un dossier sortait du cas d’école. Chez IBM, l’automatisation à marche forcée du service des ressources humaines a rallongé les délais et entamé le moral des équipes, avant un rétropédalage comparable.

Les analystes ont trouvé un nom pour ce mouvement discret : le « boomerang de l’IA ». Des entreprises qui avaient taillé dans leurs effectifs au nom de l’automatisation rouvrent en catimini les mêmes postes. Une étude sur le marché du travail avance un chiffre qui refroidit les ardeurs : 73 % des organisations ayant supprimé des emplois grâce à l’IA n’y ont rien gagné sur le plan financier, rattrapées par le coût des correctifs techniques et des réembauches au prix fort.

L’IA reste, mais sous surveillance

Personne, chez Ford, n’évoque un abandon de l’intelligence artificielle. Les vétérans rappelés servent désormais à former les plus jeunes et à reprogrammer les outils automatisés. Le scénario s’est inversé : ce sont les humains qui réentraînent les machines, et non l’inverse. La leçon qui se dégage d’un secteur à l’autre tient en peu de mots. L’IA excelle comme copilote, rarement comme pilote, surtout là où le jugement et l’expérience pèsent plus lourd qu’une base de données.

Reste à savoir si le sursaut tiendra. Le prochain juge de paix est déjà connu : l’étude de fiabilité à trois ans de JD Power, celle qui traque les pannes dans la durée et non les premiers kilomètres, dira si Ford a réellement réparé sa qualité ou s’il s’est contenté de colmater la fuite avec des mains expérimentées.