Un milliard de personnes utilisent déjà le Mode IA de Google. L’entreprise vient d’en faire la porte d’entrée par défaut de son moteur, dans près de 200 pays. Près de : la France, elle, reste sur le quai.

Réunie mi-mai pour sa conférence I/O, l’entreprise a présenté ce qu’elle appelle la plus grosse refonte de sa barre de recherche depuis plus de vingt-cinq ans. En clair, le moteur que des milliards de gens ouvrent chaque jour change de visage. À la place de la traditionnelle liste de liens bleus, l’internaute tombe d’abord sur une réponse rédigée par l’intelligence artificielle. Les liens, eux, glissent au second plan.

La fin des dix liens bleus

Pendant vingt ans, chercher sur Google revenait à recevoir une dizaine de résultats, puis à cliquer. Ce réflexe s’efface. Le Mode IA, propulsé par le modèle maison Gemini 3.5 Flash, devient le réglage par défaut pour tout le monde. La barre de recherche a été repensée pour accepter des questions longues, presque parlées, et pour avaler aussi bien du texte que des images, des fichiers, des vidéos ou même les onglets ouverts dans le navigateur Chrome.

Liz Reid, la responsable de Search chez Google, résume la manœuvre sans détour : réunir « le meilleur d’un moteur de recherche et le meilleur de l’IA ». Les chiffres qu’elle avance donnent le vertige. Un an après son lancement, le Mode IA aurait dépassé le milliard d’utilisateurs mensuels, avec un nombre de requêtes qui aurait plus que doublé chaque trimestre. La firme insiste sur un point : les gens chercheraient plus qu’avant, pas moins.

Des agents qui cherchent à votre place

La vraie rupture tient en un mot : les agents. Google ouvre ce qu’il baptise « l’ère des agents de recherche », des assistants qui travaillent en arrière-plan, sans jamais s’arrêter. Le principe est simple. Vous décrivez ce que vous traquez, l’agent surveille le web en continu et vous prévient au moment utile.

Les exemples fournis par la firme parlent à tout le monde. Pour une recherche d’appartement, l’agent passe au crible les annonces jour et nuit et signale celles qui collent aux critères. Pour une paire de baskets en édition limitée, il alerte à la seconde où elle sort. Google va plus loin : pour réserver une salle de karaoké ou dénicher un dépanneur, son outil promet d’appeler lui-même les commerces, aux États-Unis pour commencer. Le moteur peut aussi bâtir, à la volée, un petit tableau de bord sur mesure, un suivi sportif ou un organiseur de déménagement, sorte de mini-application taillée pour un besoin précis.

L’IA veut aussi connaître votre vie. Google étend une fonction qui branche la recherche sur votre boîte Gmail et vos photos, bientôt votre agenda, afin de répondre en tenant compte de votre contexte personnel. La plupart de ces nouveautés démarrent chez les abonnés payants américains avant de s’élargir au fil de l’été. La direction, elle, ne fait aucun doute : Google ne veut plus seulement répondre, il veut agir.

Neuf pays européens l’ont, pas la France

C’est là que le bât blesse pour les internautes français. Le nouveau moteur ne se déploie que « dans les pays et les langues où le Mode IA est disponible ». Or la France n’en fait toujours pas partie. Allemagne, Espagne, Italie, Pologne, Belgique : selon la presse spécialisée, neuf pays de l’Union européenne ont déjà basculé, certains depuis l’automne. L’Hexagone patiente, sans calendrier officiel.

La raison est moins technique que juridique. Elle tient à la bataille des droits voisins, ce mécanisme qui force les plateformes à payer la presse quand elles reprennent ses contenus. Google et les éditeurs français s’écharpent sur le sujet depuis des années. En mars 2024, l’Autorité de la concurrence avait sanctionné le groupe d’une amende de 250 millions d’euros pour avoir manqué à ses engagements. Tant que le bras de fer dure, lancer une IA qui pioche dans les articles de presse pour les résumer relève du terrain miné. Trois scénarios circulent pour 2026 : un accord avec les éditeurs, un lancement allégé sans les sources de presse, ou une impasse qui s’éternise.

Le web qui vit du clic encaisse le choc

Derrière la prouesse technique se cache une question qui dépasse Google. Si le moteur répond directement, qui clique encore vers les sites ? La réponse fait déjà mal. Les recherches dites « sans clic », celles qui s’achèvent sans la moindre visite vers un site extérieur, pèsent désormais six requêtes sur dix. Pour les éditeurs, la chute est rude. HubSpot, plateforme américaine très dépendante du moteur, dit avoir perdu jusqu’à 70 à 80 % de son trafic naturel. Le site éducatif Chegg a vu le sien fondre de moitié. Le groupe de presse britannique DMG Media a mesuré des reculs grimpant jusqu’à 89 % sur certaines requêtes.

Des médias américains comme TechCrunch ou le magazine TIME y voient un changement dans la façon même d’utiliser internet. Google balaie l’idée d’un web asséché et répète que le volume de recherches n’a jamais été aussi élevé. Les deux camps disent vrai à leur manière : on cherche plus, mais on clique moins. Pour des milliers de sites dont les revenus reposent sur les visites venues du moteur, l’addition devient difficile à tenir.

Paradoxe français : en restant à l’écart, le pays épargne pour un temps ses éditeurs et prive en même temps ses internautes des nouveaux outils. Le jour où Google et la presse signeront un accord, les deux effets se déclencheront d’un coup. Aucune date n’est posée à ce stade, et la bascule française se jouera autour d’une table de négociation, pas dans un communiqué de lancement.