Il pèse 25 kilos, fait la roue sans s’écrouler et tient debout dans un ascenseur. Surtout, il coûte 5 900 dollars, à peine le prix d’un scooter neuf. Ce robot s’appelle R1, il sort d’une usine chinoise, et il résume à lui seul ce qui se joue à Paris cette semaine.

Porte de Versailles vire au zoo robotique

VivaTech a ouvert ses portes ce mercredi 17 juin pour souffler ses dix bougies. Jusqu’à samedi soir, le hall 7 rénové du parc des expositions, 70 000 mètres carrés, accueille près de 1 500 démonstrations. Drones, exosquelettes, interfaces qui relient le cerveau à une machine, le programme ressemble à un inventaire de film de science-fiction. Cette année, pourtant, les vedettes marchent sur deux jambes. Les robots humanoïdes trustent le devant de la scène, et le public peut les regarder bouger pour de vrai.

Dimanche dernier, l’avenue des Champs-Élysées avait déjà donné le ton. Fermée à la circulation, transformée en vitrine géante sur deux kilomètres, elle a attiré environ 150 000 curieux venus croiser des robots, des engins autonomes et une expérience de réalité virtuelle montée avec le Paris Saint-Germain. Une première pour un salon qui, dix ans plus tôt, tenait sur une poignée de stands et parlait surtout aux investisseurs. Lancé en 2016, VivaTech revendique aujourd’hui le statut de plus grand rendez-vous tech d’Europe, avec des dizaines de milliers de visiteurs attendus en quatre jours et des chefs d’État conviés à la tribune.

Le prix d’un humanoïde s’effondre

Le vrai choc de cette édition ne se trouve pas dans les fiches techniques, il est sur l’étiquette. Le constructeur chinois Unitree vend son modèle R1 à 5 900 dollars, soit environ 5 000 euros. Son grand frère, le G1, démarre autour de 16 000 dollars, près de 13 700 euros, le tarif d’une petite citadine d’occasion. Il y a deux ans à peine, un humanoïde de ce gabarit se négociait au-dessus de 100 000 dollars.

Selon les organisateurs de VivaTech, le coût de ces machines a fondu de 30 à 40 % en une seule année. La banque Morgan Stanley anticipe une glissade du prix moyen, de 200 000 dollars aujourd’hui à 50 000 dollars en 2050. Chez Tesla, Elon Musk répète viser un Optimus sous les 20 000 dollars une fois la production lancée en série. La course au robot abordable est ouverte, et elle avance à un rythme que peu d’observateurs avaient prévu.

La Chine a pris une longueur d’avance

Derrière la dégringolade des prix, un pays mène la danse. Unitree et son rival Agibot inondent le marché de modèles agiles et bon marché, quand les Américains de Tesla et Figure peaufinent encore leurs prototypes derrière des portes closes. L’Europe n’est pas hors course, l’espagnol PAL Robotics présente à Paris son Kangaroo, taillé pour la marche dynamique, et son manipulateur mobile Tiago Pro. Mais l’essentiel du catalogue réellement accessible vient d’Asie.

Le déséquilibre tombe mal pour les organisateurs, qui ont fait de la souveraineté numérique le fil rouge du salon. Sur la grande scène, le patron de Nvidia Jensen Huang doit dévoiler son plan pour multiplier par dix la puissance de calcul dédiée à l’intelligence artificielle en Europe d’ici deux ans, avec à la clé un partenariat à plusieurs milliards scellé avec la pépite française Mistral, qui s’appuiera sur 18 000 puces du fabricant américain. Le cofondateur de Mistral Arthur Mensch, le chercheur Yann LeCun et le milliardaire Jeff Bezos défilent eux aussi au programme.

Ce que ces robots savent vraiment faire

Reste à démêler la démonstration de la réalité. Le R1 d’Unitree épate en vidéo, il court en descente, enchaîne roues et appuis renversés, se relève d’une bourrade sans broncher. Il voit grâce à une caméra binoculaire, écoute par un réseau de quatre micros et traite aussi bien la voix que les images.

Ses limites apparaissent vite. La version de base n’a pas de mains habiles capables d’attraper un objet avec finesse. Sa batterie tient à peine une heure. Et Unitree le destine d’abord à des développeurs et des laboratoires, pas à des familles pressées de déléguer le repassage. Un humanoïde qui fait la roue sous les projecteurs reste incapable de ranger une chambre d’enfant en désordre, tâche banale qui exige une dextérité dont aucune machine grand public ne dispose encore.

Les premiers déploiements réels se font donc loin des salons, dans des décors balisés et répétitifs. BMW a testé un humanoïde de la société américaine Figure sur une ligne d’assemblage aux États-Unis, Amazon évalue des machines bipèdes pour transporter des colis dans ses entrepôts, et Tesla glisse ses propres Optimus dans ses usines. L’atelier, avec ses gestes simples et ses sols plats, sert de terrain d’entraînement avant le grand saut vers le salon des particuliers.

38 milliards de dollars et la question qui fâche

Les marchés financiers, eux, ont déjà tranché. Goldman Sachs a relevé sa prévision d’un coup: le marché mondial des humanoïdes pourrait peser 38 milliards de dollars en 2035, six fois plus que sa précédente estimation, avec 1,4 million d’unités écoulées. Morgan Stanley pousse le curseur plus loin et imagine un milliard de robots en service sur la planète en 2050.

Derrière ces projections se niche une inquiétude que personne n’esquive vraiment à Paris, celle de l’emploi. Si une machine bipède finit par coûter le prix d’une voiture et travaille sans relâche ni salaire, quels métiers tiendront le choc? Les industriels vantent une intelligence physique et une nouvelle révolution industrielle. Les représentants syndicaux, eux, scrutent ces chorégraphies robotiques d’un œil nettement moins émerveillé, en se demandant qui formera et reclassera les premiers concernés.

Le salon referme ses portes samedi soir. Les robots, eux, commencent tout juste à quitter les laboratoires.