Samedi, 14 heures, Centre Pompidou-Metz. Un agent de surveillance lève les yeux vers une cimaise et constate qu’il manque quelque chose. Une banane. Pas un détail, pas un accessoire : la banane fait partie d’une œuvre dont un exemplaire a été adjugé 6,2 millions de dollars chez Sotheby’s en novembre 2024.

Le musée messin a annoncé le vol dimanche dans un communiqué, en précisant qu’une plainte a été déposée contre X. Le fruit a déjà été remplacé, la cimaise affiche à nouveau sa banane fixée avec un morceau d’adhésif gris, et l’exposition se poursuit comme si rien ne s’était passé.

Une exposition transformée en théâtre permanent

L’œuvre s’appelle Comedian. Elle est signée Maurizio Cattelan, artiste italien qui a passé sa carrière à se demander où s’arrête la blague et où commence l’art. Depuis sa création en 2019, la pièce traîne derrière elle une réputation de cible mouvante : à chaque exposition, quelqu’un finit par tenter quelque chose. La manger, l’arracher, la décoller pour rigoler. Le Centre Pompidou-Metz le savait quand il a accepté de la montrer dans le cadre de Dimanche sans fin, une rétrospective consacrée à Cattelan ouverte en mai 2025 et programmée jusqu’au 25 janvier 2027.

Le musée avait déjà connu un précédent en juillet 2025, quand un visiteur avait croqué la banane avant de revendiquer son geste sur les réseaux sociaux. À l’époque, l’établissement n’avait pas porté plainte. La personne s’était identifiée, le dialogue avait été possible. Cette fois, le voleur s’est volatilisé sans laisser d’indice.

« On n’a pas de dialogue possible », a expliqué à l’AFP Elsa De Smet, responsable de la communication du Centre Pompidou-Metz. Et puis, comme elle l’a souligné, c’est le deuxième passage à l’acte en moins d’un an. Le musée a donc décidé de porter l’affaire devant la justice, plus pour le principe que pour la valeur du fruit volé.

Un certificat à 6 millions, une banane à 30 centimes

Toute l’astuce conceptuelle de Comedian tient dans cette idée : la banane ne vaut rien. Elle est remplacée tous les trois jours par une nouvelle. Ce qui vaut une fortune, c’est le certificat d’authenticité qui accompagne l’œuvre, accompagné d’un protocole de présentation extrêmement précis : hauteur du fruit, angle, type d’adhésif, dimensions exactes. Sans le certificat, on a juste une banane sur un mur.

Le musée a tenu à le rappeler dans son communiqué : « la valeur de l’œuvre réside dans son certificat d’authenticité et dans le protocole qui régit sa présentation plutôt que dans son élément périssable ». Traduction : le voleur est reparti avec un fruit à quelques dizaines de centimes, pas avec une œuvre d’art. Le Centre Pompidou-Metz détient toujours ce qui fait de Comedian une pièce d’art contemporain : le morceau de papier signé Cattelan.

Trois exemplaires existent au total. Le premier avait été vendu 120 000 dollars en 2019 à la foire Art Basel Miami Beach, où la pièce a fait sa première apparition publique. L’artiste américain David Datuna l’avait alors mangée en direct devant les visiteurs, parlant d’une « performance artistique ». L’objet retrouvé ensuite sur cimaises avait pulvérisé les compteurs aux enchères suivantes.

Justin Sun, le crypto-entrepreneur qui a croqué la sienne

En novembre 2024, c’est chez Sotheby’s à New York que l’œuvre a battu son record. Justin Sun, fondateur de la plateforme de cryptomonnaies Tron, a emporté l’exemplaire numéro 2 pour 5,2 millions de dollars, soit 6,24 millions avec les frais. L’enchère devait initialement plafonner entre 1 et 1,5 million. Le délire est allé bien plus loin.

Quelques jours plus tard, Sun a réuni des journalistes au Peninsula Hotel de Hong Kong pour manger sa banane devant les caméras. Il avait eu cette phrase : « Elle est bien meilleure que les autres bananes ». Une déclaration qui résume assez bien l’esprit de l’œuvre, où l’objet réel compte moins que la cérémonie qui l’entoure. L’entrepreneur sino-américain en avait profité pour comparer le geste à un actif crypto : pas de valeur intrinsèque, mais une foi collective qui fixe le prix.

Le troisième exemplaire reste rangé dans des collections privées. Celui qui est à Metz, lui, continue d’être pris à partie par des visiteurs qui semblent y voir une invitation au passage à l’acte plutôt qu’une œuvre à contempler.

Quand l’œuvre vaut plus quand on l’attaque

Le paradoxe est connu des historiens de l’art : Comedian gagne en valeur à chaque incident. Chaque agression médiatisée renforce la mythologie autour de la pièce, et donc son prix. C’est probablement ce que Cattelan avait en tête en 2019, quand il a scotché une banane sur un stand de foire en se demandant si le marché de l’art mordrait. Il a mordu.

Le commissariat de Metz va devoir enquêter sur un délit étrange : un vol qui porte sur un objet sans valeur juridique réelle, dans une œuvre qui semble penser le vol comme une partie de son scénario. Les caméras de surveillance et les agents du musée ont sans doute filmé quelque chose. Reste à savoir si le voleur sera identifié et, le cas échéant, ce qu’on lui reprochera : un fruit à 30 centimes, ou la dégradation d’un objet d’art ?

L’exposition continue jusqu’en 2027

En attendant, le Centre Pompidou-Metz ne compte pas retirer Comedian de ses cimaises. L’exposition Dimanche sans fin se poursuit jusqu’au 25 janvier 2027, avec une banane changée tous les trois jours, comme prévu par le protocole signé Cattelan. Les visiteurs continueront de défiler devant ce fruit collé au mur, et certains continueront probablement de le toucher, le manger ou le voler.

Le musée a tenu à préciser qu’« aucun dommage irréversible n’a été constaté ». Pour un objet conçu pour être remplacé tous les trois jours, c’était attendu. La vraie question n’est pas matérielle, elle est juridique : à partir de quand vole-t-on une œuvre d’art quand l’œuvre, elle-même, est faite pour disparaître ?