Il mesure 1,83 mètre, pèse 42 kilos et promet de ne jamais partir. En Chine, l’entreprise UBTECH vient de lancer le premier robot humanoïde de compagnie fabriqué en série, et plus de 13 000 personnes l’ont déjà réservé, avant même d’en voir un seul sortir d’usine.

La présentation s’est tenue le 30 juin à Shenzhen. UBTECH, un nom déjà installé dans la robotique de service, y a dévoilé sa gamme U1 sous la marque UWORLD. Trois versions, du buste articulé au corps entier, affichées entre 119 800 yuans, environ 15 500 euros, et 990 000 yuans, près de 128 000 euros pour le modèle masculin le plus complet. La déclinaison féminine culmine à 880 000 yuans. On est plus près du prix d’une voiture que d’un aspirateur connecté, et la marque précise que ses robots ne peuvent être achetés et utilisés que par des adultes.

Une peau en silicone et vingt émotions au compteur

Ce qui sépare le U1 d’un automate de foire, c’est l’obsession du détail. Peau en silicone, cils et sourcils implantés un à un à la main, 88 articulations, une nuque à double pivot qui reproduit près de 90 % des gestes humains courants. Le modèle masculin fait 1,83 mètre pour 42 kilos, la version féminine 1,68 mètre pour 35 kilos, soit presque deux fois plus léger qu’un corps réel. UBTECH parle de robot « ultra-biomimétique », une façon savante de dire qu’on doit oublier la machine à l’instant où on la regarde.

Le vrai argument se cache sous la peau. L’entreprise revendique le premier grand modèle d’intelligence artificielle « émotionnelle » pensé pour tenir compagnie sur la durée. D’après son communiqué, le robot reconnaîtrait plus de vingt émotions différentes avec une fiabilité supérieure à 90 %, et calerait ses expressions du visage sur la voix de son interlocuteur en moins de vingt millisecondes. Une mémoire chiffrée, gardée dans la machine plutôt que sur un serveur distant, lui permet de retenir les habitudes de son propriétaire semaine après semaine. Zhou Jian, le fondateur d’UBTECH, assume le tarif : pour un objet qui range la maison, tient compagnie et se laisse regarder, « 100 000 à 200 000 yuans, ce n’est pas cher ». Dans la salle, l’addition a quand même coupé quelques souffles.

Un marché immense : les gens qui vivent seuls

Derrière la prouesse, il y a un calcul démographique. UBTECH vise en priorité les personnes âgées isolées et les célibataires des grandes villes, deux catégories qui gonflent à vue d’œil en Chine. Les « nids vides », ces seniors dont les enfants ont quitté le foyer, formaient déjà 59,7 % des personnes âgées du pays en 2021, soit environ 150 millions d’individus selon les enquêtes officielles reprises par China Daily. Plus jeune, le pays comptait 134 millions de célibataires de 20 à 49 ans au dernier recensement, et le nombre d’habitants vivant seuls pourrait grimper à 200 millions d’ici 2030.

C’est ce vide que la machine prétend combler. Sur RedNote, le cousin chinois d’Instagram, une internaute résume la promesse sans détour, rapporte le quotidien Global Times : elle achèterait le robot s’il lui rappelait de prendre ses médicaments et appelait les secours en cas de malaise. « Un compagnon qui ne vous trahira jamais et ne vous abandonnera jamais vaut son prix, écrit-elle. Surtout quand on peut choisir son visage. » L’agence France-Presse, qui a pu observer les modèles, décrit de son côté des humanoïdes « hyperréalistes » et « toujours loyaux ».

Quand la machine emprunte le visage d’un mort

Cette histoire de visage à choisir, justement, fait basculer le sujet dans le vertige. UBTECH a annoncé un programme de compagnie homme-robot qui prévoit d’offrir, en 2026, une centaine d’exemplaires sur mesure. Leur particularité : reconstituer en trois dimensions le visage d’une personne précise et cloner sa voix à partir d’un simple enregistrement. Objectif affiché, recréer un proche disparu et proposer, grâce à la mémoire longue durée du robot, un « soutien psychologique structuré » aux personnes en deuil.

L’idée a fait tousser jusque dans la presse spécialisée. Le site TechRadar, pourtant plutôt bienveillant avec la robotique chinoise, a opposé un « non, franchement non » à la perspective de fabriquer des répliques de défunts. Le procédé rappelle un épisode de Black Mirror que beaucoup rangeaient encore au rayon fiction. Sauf qu’ici, le bon de commande est déjà ouvert.

Progrès technique ou renoncement humain

En Chine, le débat a vite quitté le terrain de l’exploit pour celui du miroir. Des psychologues cités par la presse américaine s’alarment d’un compagnon joignable jour et nuit, toujours d’accord, incapable de la moindre contrariété, « un thérapeute qui ne regarde jamais l’heure », au risque de nourrir une dépendance affective et d’éloigner un peu plus des relations réelles.

Un utilisateur de Weibo, cité par le Global Times, a posé le malaise sans ménagement : on serait prêt à dépenser une petite fortune pour un « compagnon parfait » qui décode nos humeurs et reste doux en toute circonstance, alors que dans la vraie vie, on veut fuir « au premier accroc ». « Est-ce un signe de progrès, ou le signe qu’on ne sait plus construire une relation humaine ? » La question, pour l’instant, reste suspendue.

Les premières livraisons sont promises pour la mi-septembre, et Zhou Jian affiche un objectif de 50 000 unités produites d’ici la fin de l’année. Dans quelques mois, des milliers de foyers chinois verront donc un inconnu de silicone franchir leur porte pour ne plus jamais la refranchir. Le vrai test viendra ensuite, le jour où il faudra vivre avec.