Il est mort le 28 février. On l’enterre en juillet. Entre les deux, une guerre a ravagé l’Iran et laissé la dépouille de son guide suprême dans une longue attente. À partir de ce vendredi, la République islamique déroule sept jours de cérémonies pour Ali Khamenei, tué à 86 ans par une frappe américano-israélienne. Et celui qui hérite du pays, son propre fils, ne s’y montrera pas.

Sept jours, cinq villes, deux pays

Le programme donne le vertige. Les hommages s’ouvrent ce 3 juillet à Téhéran, où dignitaires étrangers, chefs d’État, religieux et représentants des minorités du pays viennent s’incliner devant le cercueil. Les 4 et 5 juillet, le corps est exposé au grand Mosalla de la capitale, l’un des plus vastes complexes de prière d’Iran, aux côtés des cercueils de plusieurs membres de sa famille. Puis le cortège s’ébranle.

Les 6 et 7 juillet, la procession traverse Téhéran avant de rejoindre Qom, à 120 kilomètres au sud, cœur de l’enseignement chiite où Khamenei a lui-même étudié. Le 8, le convoi passe la frontière irakienne pour Najaf et Kerbala, deux des villes les plus saintes du chiisme. La boucle se referme le 9 juillet à Machhad, sa ville natale, où il sera inhumé près du sanctuaire de l’imam Reza. Al Jazeera parle de millions de personnes attendues sur l’ensemble du parcours. Rien n’a été laissé au hasard dans cette chorégraphie funèbre étalée sur une semaine.

Un cercueil resté quatre mois en suspens

Pour comprendre ce décalage, il faut revenir au premier jour de la guerre. Le 28 février au matin, à 8h10 heure locale, une frappe conjointe des États-Unis et d’Israël s’abat sur la résidence du guide, à Téhéran. La télévision d’État confirme sa mort le lendemain. Selon l’agence Fars, proche des Gardiens de la révolution, plusieurs proches périssent dans la même attaque : une fille, un gendre, une belle-fille, un petit-enfant. Sa femme succombe à ses blessures quelques jours plus tard.

Le régime décrète alors quarante jours de deuil et une semaine fériée. Des funérailles nationales sont annoncées pour les premiers jours de mars. Elles n’auront pas lieu : les bombardements continuent, le pays reste sous le feu, et l’idée d’un rassemblement géant à ciel ouvert devient intenable. Le cercueil attend. Il aura fallu quatre mois et un cessez-le-feu fragile pour que Téhéran ose enfin réunir la foule.

Arrivé au pouvoir en 1989 à la mort de l’ayatollah Rouhollah Khomeini, Ali Khamenei aura façonné pendant près de quatre décennies l’appareil militaire et sécuritaire de la République islamique, au point d’en devenir la clé de voûte. Sa disparition, en quelques minutes et par surprise, a ouvert un vide que le régime s’emploie depuis à combler par la mise en scène.

Le fils qui hérite et se dérobe

Ces obsèques marquent aussi une première pour le nouvel homme fort du pays. Le 8 mars, l’Assemblée des experts a désigné le successeur : Mojtaba Khamenei, 56 ans, fils du défunt. Un religieux discret, réputé proche des Gardiens de la révolution, dont le nom circulait depuis des années sans jamais être confirmé. Plusieurs médias, dont l’agence AP, ont rapporté que des commandants des Gardiens avaient pesé sur le vote des membres de l’Assemblée pour imposer sa candidature.

Le paradoxe saute aux yeux. Ce devrait être sa grande entrée en scène, la première cérémonie d’État de son règne. Mais Mojtaba Khamenei n’a plus été vu en public depuis le début de la guerre, il y a quatre mois. Et il ne se rendra pas aux funérailles de son père, officiellement pour des raisons de sécurité. Le nouveau numéro un iranien gouverne pour l’instant depuis l’ombre, invisible au moment même où son pays met en scène la continuité du pouvoir.

Des obsèques adressées à Washington

Derrière le recueillement, le message est politique. En déployant une telle machine, cinq villes, deux pays, des cortèges quotidiens, le régime veut prouver une chose : il a survécu à une guerre qui visait son existence même, et il transforme son chef abattu en symbole de résistance. La chaîne CNN y voit un signal de défi lancé à Donald Trump, qui avait ordonné la frappe.

Le ton officiel ne laisse guère de place au doute. Mohammad Bagher Ghalibaf, président du Parlement et négociateur en chef avec les Américains, a appelé la nation à « faire monter vers le monde le cri du sang versé », promettant que l’Iran « ne renoncera jamais au sang de son imam ». Téhéran a même averti les États-Unis et Israël contre toute attaque pendant les cérémonies. Les pourparlers indirects avec Washington, eux, sont suspendus jusqu’après l’enterrement. Le dernier round, à Doha, portait sur la circulation dans le détroit d’Ormuz et le déblocage d’avoirs iraniens gelés, deux mois après l’accord de trêve signé par Donald Trump le 17 juin.

Ce que Paris garde à l’œil

Pour un automobiliste français, l’onde de choc de cette guerre se lit surtout à la pompe. Le baril de Brent tournait autour de 72 dollars ce 3 juillet, son plus bas depuis fin février. Il avait grimpé jusqu’à 95 dollars début juin, au plus fort du conflit, avant de redescendre une fois le cessez-le-feu acté et le blocus naval américain levé. Les exportations de pétrole iranien ont depuis repassé la barre des 40 millions de barils, ce qui a détendu les cours et, par ricochet, soulagé les prix des carburants en Europe.

La France suit le dossier de près. Emmanuel Macron a plaidé pour une réouverture durable du détroit d’Ormuz et annoncé que Paris et Londres organiseraient une conférence en vue d’une mission multinationale destinée à garantir la liberté de navigation dans la zone. Reste que la version iranienne des faits ne fait pas l’unanimité. Le média d’opposition Iran International souligne le caractère très encadré de la mobilisation, une partie des Iraniens contestant en sourdine ces funérailles orchestrées par l’État. La ferveur affichée à l’écran cache un pays qui sort exsangue de son affrontement avec deux puissances militaires.

Le point final est fixé au 9 juillet, quand la terre de Machhad se refermera sur le guide qui aura dirigé l’Iran pendant trente-sept ans, de 1989 à sa mort. Les négociations avec Washington reprendront ensuite. Et le vrai test commencera pour Mojtaba Khamenei : prouver qu’un pouvoir peut tenir quand celui qui l’incarne n’ose pas encore sortir de l’ombre.