Elle avait dessiné une petite fille en noir et blanc qui tenait tête aux mollahs. Marjane Satrapi s’est éteinte ce jeudi à Paris, à 56 ans. Et ses proches avancent une cause qui ne figurera sur aucun certificat médical : le chagrin.
L’autrice de Persepolis, l’une des bandes dessinées françaises les plus lues au monde, est morte un peu plus d’un an après Mattias Ripa, son mari et, selon le communiqué transmis à l’AFP, « l’amour de sa vie ». La formule employée par sa famille a fait le tour des rédactions en quelques heures : elle serait « morte de chagrin ».
Une enfance iranienne devenue universelle
Née le 22 novembre 1969 à Rasht, dans le nord de l’Iran, Marjane Satrapi grandit à Téhéran dans une famille cultivée et progressiste, qui voit la révolution de 1979 emporter ses espoirs. Adolescente, elle est envoyée seule en Autriche par ses parents pour la mettre à l’abri de la guerre Iran-Irak et de la chape de plomb du régime. C’est cette double déchirure, celle d’un pays qui se referme et celle de l’exil, qui nourrira son œuvre entière.
Persepolis paraît en quatre tomes entre 2000 et 2003, aux éditions L’Association. Le récit, autobiographique, raconte sans pathos une gamine qui découvre le voile obligatoire, les bombardements, les disparitions de proches, puis la solitude d’une Européenne de seize ans livrée à elle-même. Le trait est volontairement simple, presque enfantin. Le propos, lui, ne l’est jamais.
La première femme nommée à l’Oscar de l’animation
En 2007, Satrapi adapte son livre au cinéma avec le dessinateur Vincent Paronnaud. Le film, toujours en noir et blanc, décroche le Prix du jury au Festival de Cannes la même année, puis le César de la meilleure adaptation en 2008. Surtout, il est nommé à l’Oscar du meilleur film d’animation : Marjane Satrapi devient la première femme à figurer dans cette catégorie, créée par l’Académie des arts et sciences du cinéma en 2002.
Le succès dépasse vite le cercle des amateurs de bande dessinée. Traduit dans plus de vingt langues, Persepolis s’est écoulé à plusieurs millions d’exemplaires et figure aujourd’hui dans des programmes scolaires de plusieurs pays. En Iran, le livre comme le film restent officiellement interdits, ce que l’autrice considérait comme une forme de reconnaissance à rebours.
Le moment était décisif pour la bande dessinée. Au début des années 2000, le roman graphique peinait encore à être pris au sérieux par la critique littéraire. Persepolis, aux côtés de Maus d’Art Spiegelman, a contribué à faire entrer le genre dans les librairies générales et les bibliographies universitaires. Beaucoup de lectrices ont découvert avec lui qu’une bande dessinée pouvait raconter une révolution, un deuil et un exil avec la précision d’un grand récit.
Bien plus que Persepolis
Réduire Marjane Satrapi à un seul titre serait une erreur qu’elle détestait. Après Persepolis, elle publie Poulet aux prunes, l’histoire d’un musicien qui se laisse mourir, qu’elle porte aussi à l’écran en 2011, cette fois en prises de vue réelles, avec Mathieu Amalric et Isabella Rossellini. Elle signe ensuite The Voices en 2014, une comédie horrifique américaine avec Ryan Reynolds, prouvant qu’elle refusait de rester enfermée dans la case de la dessinatrice engagée.
En 2019, elle réalise Radioactive, biopic consacré à Marie Curie, double prix Nobel, incarnée par Rosamund Pike. Là encore, le fil rouge est le même : des femmes qui avancent contre leur époque. Peintre à ses heures, autrice de livres pour enfants, Satrapi naviguait entre les disciplines sans jamais s’excuser de ne pas choisir.
Cette liberté de ton, elle l’incarnait aussi dans la vie. Cigarette à la main, accent rocailleux, rires sonores, elle cassait l’image lisse de l’artiste consacrée. Dans ses interviews, elle envoyait valser les questions convenues sur « la femme musulmane » ou « l’art engagé », répétant qu’elle se voyait d’abord comme une raconteuse d’histoires, pas comme une porte-drapeau. « Je ne suis pas une victime, je suis une personne », lançait-elle à ceux qui voulaient faire d’elle un symbole.
Une voix qui ne s’est jamais tue sur l’Iran
Installée en France depuis le milieu des années 1990, naturalisée, Marjane Satrapi n’a pourtant jamais cessé de regarder vers Téhéran. En 2022, lors du soulèvement déclenché par la mort de Mahsa Amini, elle s’engage publiquement aux côtés des manifestantes iraniennes et coordonne l’ouvrage collectif Femme, vie, liberté, réunissant des dizaines de dessinateurs autour du mouvement. « Le dessin, c’est l’arme des gens qui n’ont pas d’armée », aimait-elle répéter en entretien.
Cette constance lui valait une stature qui débordait largement le monde de l’édition. À l’annonce de sa mort, l’Élysée a salué « une immense artiste qui avait transformé une enfance iranienne en fable universelle », évoquant une figure de la culture française « dévouée à la liberté ». Sur les réseaux, autrices, cinéastes et lectrices ont partagé les mêmes cases de Persepolis, devenues une mémoire collective.
Un deuil qui ne s’est jamais refermé
Mattias Ripa, producteur et acteur d’origine suédoise, partageait la vie de Marjane Satrapi depuis plus de trente ans. Il avait contribué à la traduction anglaise de Persepolis. Sa disparition, en 2025, à 53 ans, avait laissé l’autrice effondrée, selon ses proches. Treize mois plus tard, c’est elle qui s’en va, à un âge où la plupart des artistes entament leurs œuvres de maturité.
La presse internationale a immédiatement réagi. Le quotidien Le Monde, la BBC et le magazine américain Variety ont tous ouvert leurs pages culture sur sa disparition, soulignant le paradoxe d’une artiste née sous le Shah, exilée par la République islamique, et finalement consacrée par Hollywood et Cannes.
Les modalités des hommages publics n’ont pas encore été précisées par sa famille. Reste une œuvre qui, elle, continuera de circuler dans les sacs d’élèves et sur les écrans : la preuve qu’une petite fille dessinée en noir et blanc pouvait parler à des lecteurs qui n’ont jamais mis les pieds en Iran.