Trois passagers morts en pleine traversée de l’Atlantique. Et un Cap-Vert qui referme ses ports plutôt que d’accueillir le bateau. Depuis dimanche soir, le MV Hondius mouille en face du port de Praia, sans personne pour descendre à terre, sans personne pour monter à bord, dans une drôle de quarantaine flottante.

Le navire de croisière néerlandais transporte environ 150 touristes de 23 nationalités, dont cinq Français selon le Quai d’Orsay. Il a quitté Ushuaïa, à la pointe sud de l’Argentine, il y a trois semaines, avec un programme qui faisait rêver : Antarctique, îles Malouines, Sainte-Hélène, Cap-Vert. Une partie de ce rêve s’est arrêtée quand un croisiériste de 70 ans est mort à bord, premier d’une série noire qui a fini par alarmer l’Organisation mondiale de la santé.

Le bateau que personne ne veut laisser accoster

Le site Marine Traffic le confirme : depuis au moins 24 heures, le Hondius tourne au large de Praia. La compagnie qui l’opère, la néerlandaise Oceanwide Expeditions, l’a écrit noir sur blanc dans un communiqué publié dimanche soir : « Les autorités locales apportent leur aide mais n’ont autorisé personne à débarquer. » Lundi, le ministère cap-verdien de la Santé a renouvelé son interdiction, en assumant l’objectif politique : « protéger la population cap-verdienne ».

Le navire mesure 107 mètres, peut accueillir 170 passagers et compte 70 membres d’équipage. Il fait partie de cette poignée de bateaux d’expédition qui emmènent les voyageurs fortunés voir les manchots empereurs ou les icebergs tabulaires en mer de Weddell. Une cabine sur le tour Antarctique-Atlantique se vend autour de 12 000 euros sur les sites de plusieurs agences britanniques et argentines. Sur le papier, la traversée Antarctique-Cap-Vert est un classique de fin de saison australe.

Sauf que rien n’est classique cette fois. Deux corps se trouvent encore à bord. Un troisième a été débarqué sur l’île britannique de Sainte-Hélène, en plein Atlantique sud, où le premier malade a rendu l’âme. La police sud-africaine et celle de Sainte-Hélène ont été prévenues. Les autorités cap-verdiennes attendent, elles, une autorisation du croisiériste pour rapatrier les dépouilles aux Pays-Bas.

Un Britannique de 69 ans, seul cas confirmé en labo

Pour l’instant, l’OMS s’avance prudemment. « Un cas d’infection à hantavirus a été confirmé en laboratoire », a indiqué l’agence onusienne à l’AFP. Ce cas, c’est un passager britannique de 69 ans. Il a déclaré ses symptômes après l’escale à Sainte-Hélène, a été évacué depuis l’île de l’Ascension, et hospitalisé à Johannesburg, en Afrique du Sud. Foster Mohale, porte-parole du ministère sud-africain de la Santé, a confirmé son identité et son état stable.

Cinq autres cas restent suspectés mais non confirmés. Tedros Adhanom Ghebreyesus, le directeur général de l’OMS, a annoncé sur X dimanche soir avoir lancé l’évacuation médicale de deux passagers, le temps de boucler une « évaluation complète des risques ». Selon Oceanwide, ces deux personnes ne sont pas des touristes mais des membres d’équipage en état d’urgence. La compagnie veut les rapatrier aux Pays-Bas, à condition que Praia donne son feu vert.

Lundi en fin d’après-midi, le directeur régional de l’OMS Europe a publié un communiqué pour calmer le jeu : « le risque pour l’ensemble du public demeure faible ». La phrase clé est là : les hantavirus ne se transmettent pas facilement de personne à personne. C’est ce qui distingue ce dossier d’une crise type Covid-19 ou même Diamond Princess en 2020.

Un virus rapporté par les rongeurs, pas par les passagers

Les hantavirus sont une famille d’agents infectieux que l’on attrape presque toujours par le même chemin : un rongeur sauvage, souris ou rat, excrète le virus dans son urine, ses excréments et sa salive. L’humain s’infecte en respirant la poussière contaminée d’un grenier, d’un cabanon ou, en l’occurrence, d’une cale de navire. Une morsure peut suffire, mais c’est rare.

Les premiers symptômes ressemblent à une grosse grippe : fièvre, courbatures, mal de tête. Quelques jours plus tard, deux scénarios graves apparaissent selon les souches. En Amérique, le syndrome respiratoire à hantavirus, identifié en 1993 dans la région des Four Corners, tue dans 35 % des cas selon les Centers for Disease Control. En Europe et en Asie, on observe plutôt une fièvre hémorragique avec syndrome rénal, dont la souche Puumala porte la mortalité à 0,1 % en Finlande, mais autour de 12 % pour la souche Dobrava observée dans les Balkans, selon l’European Centre for Disease Prevention and Control.

Aucun traitement antiviral n’est validé. Aucun vaccin n’est disponible en Europe. Santé publique France, qui suit la circulation du Puumala dans le quart nord-est de l’Hexagone, recense 80 à 130 cas par an chez nous, presque tous attrapés en forêt ou dans des bâtiments agricoles. La prise en charge se résume à de l’oxygène, de la dialyse et, parfois, à une assistance respiratoire en réanimation.

Las Palmas et Tenerife testées comme plan B

Si Praia ne cède pas, l’option B s’appelle Las Palmas et Tenerife. Les deux îles des Canaries, contactées par Oceanwide, sont « envisagées comme porte d’entrée pour le débarquement », a précisé la compagnie. Reste à coordonner les autorités sanitaires espagnoles, néerlandaises et britanniques, et à organiser le transfert des Français vers Paris. La direction générale de la Santé a confirmé à France Info qu’elle suivait la situation des cinq ressortissants français à bord.

À bord, le quotidien ressemble à un mélange d’hôtel de luxe et d’hôpital de campagne. La compagnie évoque « des mesures d’isolement, des protocoles d’hygiène et une surveillance médicale ». Pas de débarquement, pas de croisée de personnel, repas livrés en cabine pour les cas suspects. Le tour-opérateur précise que le navire est « approvisionné » en eau et en nourriture pour tenir en mer.

Il n’existe pas, dans la mémoire récente, de précédent maritime exact. Le Diamond Princess, en février 2020, avait gardé 3 711 personnes en quarantaine au large du Japon pendant 27 jours, mais pour un coronavirus respiratoire qui se transmettait entre humains. La Mariner of the Seas, en 2024, avait débarqué 277 passagers atteints d’un norovirus aux Bahamas. Ici, le pathogène en cause vient d’un animal qu’on n’imagine pas vraiment dans une cabine de luxe : un rat ou une souris embarqué clandestinement, peut-être pendant l’escale aux Malouines, peut-être à Sainte-Hélène, peut-être au port d’origine d’Ushuaïa.

Reste une question pour l’enquête épidémiologique : comment un virus de rongeur a-t-il pu provoquer trois décès sur un même bateau, à des semaines d’intervalle de la dernière escale antarctique. Les équipes de l’OMS et du ministère néerlandais de la Santé attendent les autopsies des trois corps et l’analyse des prélèvements faits à Johannesburg avant de communiquer un bilan complet, attendu dans les prochains jours.