Avenue du Président Kennedy, 16e arrondissement, fin janvier. Un député chinois du ministère de l’Économie dort dans son appartement parisien quand deux hommes cagoulés franchissent sa porte avec une clé. Quelques minutes plus tard, ils repartent avec entre 6 et 7 millions d’euros de bijoux et de montres, laissant la victime blessée à la tête. Trois mois après, la police judiciaire vient de mettre la main sur celui qu’elle soupçonne d’avoir orchestré le coup. Son surnom, les enquêteurs le connaissent depuis longtemps : Le Chat.

Une interpellation discrète, un préjudice colossal

Mohamed S., 37 ans, originaire du quartier de la Goutte d’Or, dans le 18e arrondissement, a été interpellé mardi 21 avril par la police judiciaire parisienne. Il a été placé en détention provisoire trois jours plus tard, selon des informations rapportées par Le Monde. La justice le soupçonne d’être impliqué dans une nouvelle série de cambriolages dans la capitale, pour un préjudice cumulé estimé à 10 millions d’euros.

Le profil n’a rien d’inconnu. La PJ avait déjà épinglé l’homme en 2018 pour une vague de casses qui avait visé des célébrités du Paris Saint-Germain, le rappeur Booba et l’animateur Patrick Sébastien. Condamné à six ans de prison ferme en juin 2021, il avait fini par retrouver la liberté. Le retour à la rue a été plus court que sa peine théorique.

Le député chinois piégé en plein sommeil

Le casse le plus retentissant qu’on lui prête est celui de la nuit du 29 au 30 janvier 2026. Selon les éléments rapportés par franceinfo, le député chinois, en mission diplomatique à Paris, a été surpris dans son sommeil entre 4 heures et 4 h 30 du matin. Les agresseurs auraient utilisé une clé, ce qui suggère un travail de repérage poussé en amont. La victime, frappée à la tête, a été transportée à l’hôpital européen Georges-Pompidou.

Le butin, estimé à plusieurs millions d’euros, est composé essentiellement de bijoux de luxe, de montres et d’objets de valeur. Europe 1 et RT en français avaient à l’époque souligné l’ampleur de la prise, du même ordre que celle des plus gros vols domestiques recensés à Paris ces dernières années. Le rapprochement avec le mode opératoire prêté à l’ancien gang du Chat a été fait par les enquêteurs dès les premiers jours.

Le retour d’un voleur d’altitude

Le surnom, Mohamed S. l’a hérité d’enquêteurs impressionnés par sa souplesse. Spécialité maison : la grimpe. Il escalade les façades, se faufile par les balcons, passe d’un étage à l’autre par les gouttières. Aucune effraction visible, aucune empreinte évidente. Les voisins entendent rarement quoi que ce soit. C’est ce qui rend l’interpellation difficile : il faut le prendre sur le fait, ou le coincer par la traque téléphonique.

Selon une enquête publiée en 2020 par GQ France, Le Chat ne travaille jamais seul. Le gang, organisé autour d’un noyau de quatre à cinq monte-en-l’air, choisit ses cibles dans la presse people et les magazines de joaillerie. Les enquêteurs estimaient déjà à l’époque que le préjudice cumulé du groupe dépassait largement les bilans officiels, beaucoup de victimes n’osant pas porter plainte par peur de voir leurs collections rendues publiques.

Quand Thiago Silva découvre son coffre vide

Le 23 décembre 2018, le défenseur brésilien du Paris Saint-Germain dispute un match de Ligue 1 contre Nantes au Parc des Princes. Pendant qu’il joue, deux hommes pénètrent dans sa maison et fracturent un coffre-fort contenant bijoux et montres de luxe. Le rapport de police chiffre le préjudice à 1,2 million d’euros. Quelques jours plus tôt, l’attaquant Eric Maxim Choupo-Moting avait subi un cambriolage similaire.

L’enquête remonte la piste jusqu’à Mohamed S. et son lieutenant Abdelazim G., dit « Bidou ». Au passage, les enquêteurs raccrochent à leur tableau de chasse le rappeur Booba, cambriolé le 9 décembre 2018 à Boulogne-Billancourt, pour environ 450 000 euros de montres, vêtements et bagages signés. Patrick Sébastien sera visé l’été suivant, ainsi qu’un homme d’affaires saoudien dont l’identité n’a jamais été révélée.

Six ans de prison, et puis le retour

Le procès s’ouvre à Paris en juin 2021. Le gang, présenté par l’AFP comme « l’un des plus actifs des dix dernières années sur le segment des cambriolages de luxe », écope de peines lourdes : six ans ferme pour Le Chat et Bidou, quatre à cinq ans pour les complices. Le tribunal souligne le caractère professionnel et organisé de la bande.

D’après les bases de la Direction de l’administration pénitentiaire, un détenu condamné à six ans en France purge en moyenne entre 60 % et 70 % de sa peine effective, grâce au crédit de réduction automatique et aux remises supplémentaires. Le Chat aurait donc été libéré entre la fin 2024 et le début 2025. Soit un retour très récent à la rue, et une reprise d’activité que l’enquête de la PJ va désormais devoir documenter, casse par casse.

Un crime qui rapporte plus qu’il ne se résout

Au-delà du retour d’un seul homme, la nouvelle vague de casses parisiens à plusieurs millions d’euros pose un problème plus large. Le cambriolage de luxe est, statistiquement, l’un des rares crimes qui paie. Le Service statistique ministériel de la sécurité intérieure (SSMSI) publie chaque année les chiffres d’élucidation : pour les cambriolages de logement, le taux dépasse rarement 15 %, à comparer aux deux tiers pour les vols de véhicules motorisés. Et la part de butin recouvrée, lorsque la justice y arrive, ne dépasse presque jamais le quart du montant initial.

Le 16e arrondissement, où s’est joué le casse du député chinois, concentre une part disproportionnée des home-jackings parisiens à très haut préjudice. Les forces de l’ordre y constatent depuis plusieurs années des modes opératoires qui se professionnalisent : repérage long, intervention nocturne, parfois clé en main. Le profil colle à celui qu’on prêtait au gang du Chat dès 2018, capable selon les enquêteurs de l’époque d’observer une cible plusieurs semaines avant de passer à l’acte.

Ce que la justice doit encore prouver

Mohamed S. n’a pour l’heure été placé en détention provisoire que pour une partie des faits qui lui sont reprochés. La présomption d’innocence reste pleine et entière. L’analyse des téléphones, des relevés bancaires et des bornages cellulaires devrait occuper les prochaines semaines de l’instruction. Les enquêteurs cherchent aussi à reconstituer la chaîne d’écoulement des bijoux et montres, souvent revendus à l’étranger via des réseaux organisés.

La date du procès, elle, n’est pas encore fixée. Elle dépendra du calendrier de la juge d’instruction et du nombre de mises en examen complémentaires que les enquêteurs comptent obtenir. La police judiciaire de Paris a en tout cas déjà rouvert un classeur qu’elle pensait fermé.