Trente minutes de marche par jour, cinq jours par semaine, et des récompenses à la clé. Le service public de santé britannique, le NHS, s’apprête à tester une méthode que peu de pays ont osé pousser aussi loin : récompenser, presque comme on rémunère, ses habitants pour qu’ils bougent. L’objectif affiché dépasse les 100 000 inscrits.

Un marathon par mois, sans jamais courir

Le principe tient sur une simple addition. Une demi-heure de marche répétée cinq jours par semaine finit par représenter environ 42 kilomètres en un mois, la distance exacte d’un marathon. De là vient le nom du programme, baptisé « un marathon par mois » et conçu avec Sir Brendan Foster, ancien médaillé olympique du 10 000 mètres devenu une figure de la course populaire outre-Manche. L’information, révélée par la BBC, s’inscrit dans le plan santé sur dix ans que Londres veut appliquer à l’Angleterre.

Chaque participant enregistrera ses trajets depuis son téléphone, sa montre connectée ou un site dédié. Les premières récompenses seront numériques, des badges et des séries de jours consécutifs à ne pas briser, avant de devenir matérielles : bons d’achat et réductions chez des commerçants. Foster assume son modèle. Il veut copier la mécanique d’accroche de Duolingo ou de Snapchat, où casser sa série devient presque douloureux. Marcher une demi-heure cinq fois par semaine peut, selon lui, rapporter jusqu’à quatre années de vie en bonne santé.

Payer pour transpirer, la science tempère

L’idée d’être payé pour marcher séduit sur le papier. Les travaux universitaires appellent à la nuance. Une synthèse publiée dans le Journal of Occupational Health, relayée par le site The Conversation, montre que les incitations financières augmentent bien l’activité physique, mais surtout à court terme, sur des fenêtres de quatre à vingt-six semaines. Deux détails changent tout : récompenser le fait de bouger fonctionne mieux que récompenser une simple présence, et verser une somme sans condition ne produit, lui, aucun effet.

Le vrai problème surgit quand l’argent s’arrête. Beaucoup de participants replongent dans leurs vieilles habitudes. Les chercheurs situent le basculement entre six et douze mois : passé ce cap, le geste devient un réflexe et tient sans prime. Avant, il reste fragile. Un petit essai américain avait payé cinquante dollars à l’inscription, puis dix à vingt-cinq dollars par semaine selon l’effort fourni, pour un gain d’environ 1,8 heure d’activité hebdomadaire. Efficace, mais coûteux à faire durer.

L’astuce psychologique du chèque repris

Reste une trouvaille qui rebat les cartes : la façon de présenter la récompense. Plutôt que de verser une prime à celui qui atteint son objectif, certains protocoles donnent l’argent d’avance, puis en retirent une part chaque jour manqué. Cette peur de perdre ce que l’on possède déjà, bien documentée par les économistes du comportement, dope les résultats. Un essai a mesuré une hausse de 50 % du temps passé à tenir les objectifs.

L’application canadienne Carrot Rewards a servi de laboratoire à ciel ouvert. Sur 584 760 utilisateurs, le gain moyen tournait autour de 1 000 pas quotidiens en plus, soit une dizaine de minutes de marche supplémentaires. Surtout, cette progression a largement tenu après la fin des récompenses. La preuve, pour ses partisans, que la carotte sert d’amorce plutôt que de moteur permanent.

1,8 milliard d’adultes trop peu actifs

Si les gouvernements s’y intéressent, c’est que la facture de l’inactivité donne le vertige. En 2022, près d’un tiers des adultes de la planète, environ 1,8 milliard de personnes, n’atteignaient pas les 150 minutes d’activité hebdomadaire recommandées par l’Organisation mondiale de la santé. La proportion a grimpé de cinq points depuis 2010 et pourrait concerner 35 % de la population mondiale en 2030.

Le coût suit la même pente. L’OMS chiffre à près de 300 milliards de dollars la dépense supplémentaire pour les systèmes de santé entre 2020 et 2030, soit 27 milliards chaque année. Elle redoute aussi près de 500 millions de nouveaux cas de maladies évitables, diabète, hypertension, troubles cardiaques, sur la même période. Rapporté à cette somme, un programme de bons d’achat paraît presque une bonne affaire.

La France prescrit, mais ne paie pas

De ce côté de la Manche, la logique diffère. Depuis 2017, un médecin peut prescrire de l’activité physique adaptée à un patient atteint d’une affection de longue durée ou d’une maladie chronique. Ce « sport sur ordonnance » demeure à la charge du malade : l’Assurance Maladie ne le rembourse pas, même si des régions, des communes ou des mutuelles allègent parfois la note. Une brèche s’est ouverte le 4 mars 2026, avec la prise en charge des séances pour les cas d’obésité complexe suivis en parcours coordonné.

Le besoin, lui, ne faiblit pas. En 2024, 28 % des adultes français passaient plus de sept heures assis chaque jour, contre 23 % trois ans plus tôt, d’après les données relayées par les autorités sanitaires. Sur une journée travaillée, le temps assis avoisine les douze heures. La France prescrit donc le mouvement quand le Royaume-Uni s’apprête à le récompenser.

Une équité en question

Tout le monde n’applaudit pas. Des voix s’inquiètent de voir l’argent public récompenser des gens déjà sportifs, ceux qui savent déclarer leurs pas et courent après les points, au risque d’oublier les plus sédentaires, souvent les plus éloignés du soin. D’autres jugent malsain de monnayer un geste de santé élémentaire. Les défenseurs du dispositif répondent par l’arithmétique : prévenir coûte moins cher que soigner, et une récompense de quelques euros pèse peu face à des années de traitement.

Le dispositif britannique doit démarrer en 2027. Son vrai examen ne sera pas le compteur des premiers inscrits, mais leur présence un an plus tard, quand les bons d’achat se feront rares et que seule l’habitude, ou son absence, tranchera.