Ce mercredi à 14 h 21, heure de Paris, la plus puissante fusée jamais assemblée en Europe a quitté le pas de tir de Kourou, en Guyane. Sous sa coiffe de vingt mètres, ni satellite scientifique européen ni sonde tricolore. Trente-six engins appartenant à Amazon, l’entreprise de Jeff Bezos.
Un record de 22 tonnes arraché à la Guyane
La mission, baptisée VA269, marquait une première dans l’histoire du lanceur. Jamais Ariane 6 n’avait décollé avec quatre propulseurs P160C, une version remusclée de ses moteurs d’appoint. Grâce à eux, la fusée a placé près de 22 tonnes en orbite basse, la charge la plus lourde jamais emportée par un lanceur de la famille Ariane, selon le CNES, l’agence spatiale française.
Les chiffres donnent le vertige. Chaque propulseur contient jusqu’à 156 tonnes de poudre, quatorze de plus que la génération précédente, et continue de brûler deux minutes entières après l’allumage. Ces moteurs, allongés d’un mètre, gagnent 10 % de performance sans coûter un euro de plus, détaille la même agence. À eux quatre, ils délivrent l’essentiel de la poussée qui arrache le lanceur au sol guyanais.
Cette réserve de puissance a permis de caser 36 satellites d’un seul tir, soit quatre de plus que lors des décollages de février et d’avril, qui en transportaient 32. Il a fallu patienter 1 heure et 51 minutes après le départ pour voir le dernier appareil se détacher et filer vers son orbite. Arianespace a confirmé dans la foulée que la totalité de la cargaison avait été larguée comme prévu. Huitième vol d’Ariane 6 en deux ans, ce tir conforte un lanceur développé par l’Agence spatiale européenne et longtemps attendu.
L’internet de Bezos, pas celui du Vieux Continent
Ces 36 satellites portent un nom de baptême, Amazon Leo. Anciennement appelé Kuiper, le réseau doit aligner plus de 3 000 appareils dans sa seule première phase. Sa promesse, vendre une connexion internet rapide partout sur la planète, jusque dans les zones où aucun câble n’arrivera jamais. En clair, le rival frontal de Starlink, la constellation de SpaceX qui compte déjà des milliers d’engins en orbite et plusieurs millions d’abonnés.
Le contraste a de quoi surprendre. L’Europe a financé Ariane 6 pour ne plus quémander de place chez les autres. Après le retrait d’Ariane 5 et la fin de l’accès aux fusées russes Soyouz consécutive à la guerre en Ukraine, le continent s’est retrouvé plusieurs mois sans aucun moyen de lancer ses propres satellites. Et voilà que son lanceur souverain sert d’abord à déployer le réseau d’une firme américaine. Le site Futura-Sciences y voit « un nouveau signe de dépendance vis-à-vis d’une entreprise étatsunienne ».
Arianespace défend une autre lecture. Le contrat signé avec Amazon garnit le carnet de commandes et prouve que la fusée européenne sait viser des orbites variées selon la demande du client. Le vol de ce mercredi était le troisième consacré d’affilée à cette constellation, après ceux de février et d’avril. Au total, dix-huit lancements ont été promis pour bâtir le réseau, un chantier qui occupera Kourou pendant des années.
Pourquoi Amazon paie un lanceur étranger
Reste une question simple. Pourquoi le géant de Seattle confie-t-il ses satellites à l’Europe plutôt qu’à un transporteur maison ? Parce qu’il court après le temps. Starlink a creusé une avance de plusieurs années, et l’autorisation américaine d’Amazon l’oblige à mettre en service une large part du réseau à brève échéance. Pour tenir le calendrier, l’entreprise a réservé des fusées un peu partout, chez l’américain ULA, chez Blue Origin et donc chez Arianespace.
L’ironie ne s’arrête pas là. Blue Origin, l’autre société de Jeff Bezos, construit elle aussi des fusées. Mais aucun acteur ne possède à lui seul assez de créneaux pour expédier des milliers de satellites en quelques années. Fin mai, un revers du côté de Blue Origin avait privé Amazon d’une partie de ses moyens de transport, ce qui rend chaque place réservée chez Ariane encore plus précieuse. Le client paie donc un concurrent pour ne pas se laisser distancer. Le pari n’a rien d’anodin sur le plan financier. Faute de réutiliser ses étages comme le fait SpaceX avec ses Falcon 9, Ariane 6 reste plus chère au kilo placé en orbite. Mais pour Amazon, l’urgence prime sur le prix : mieux vaut un lanceur fiable disponible tout de suite qu’une place moins coûteuse dans deux ans.
Une pluie de satellites qui agace les astronomes
Tout le monde ne suit pas ces décollages avec le même enthousiasme. Chaque vague d’appareils ajoute des points brillants dans le ciel nocturne, qui viennent rayer les clichés des télescopes au sol comme dans l’espace. Des astronomes alertent depuis des mois sur la gêne causée par les satellites d’Amazon, un avertissement relayé par Futura-Sciences. À cette pollution lumineuse s’ajoute la crainte d’un encombrement des orbites basses, déjà saturées d’objets en mouvement.
Les partisans du projet renvoient à l’autre versant du dossier. D’après le CNES, Amazon Leo cible avant tout les clients hors de portée des réseaux actuels, hameaux isolés, navires en pleine mer, régions mal couvertes. Pour ces usagers, une simple antenne tournée vers le ciel peut remplacer une connexion filaire qui ne viendra jamais. Le débat oppose un service utile à ses effets secondaires sur le ciel et l’environnement spatial.
La cadence, elle, ne faiblira pas. Après ce tir, il reste une quinzaine de vols à honorer pour le seul contrat Amazon, et Ariane 6 cherche encore à accélérer son rythme face à une demande mondiale qui gonfle. Le prochain rendez-vous au-dessus de la jungle guyanaise est déjà programmé, avec, sans doute, une nouvelle fournée de satellites étrangers sous la coiffe.