Greenford, dans l’ouest de Londres. À chaque gros orage, l’eau grimpait, noyait la chaussée et venait lécher les quais de la station de métro. La mairie planchait sur une parade lourde et coûteuse : creuser un bassin de rétention en béton pour avaler le trop-plein. Le chantier n’aura jamais lieu. Cinq castors s’en sont chargés.

L’histoire, racontée cette semaine par la chaîne canadienne CBC et l’agence UPI, tient en une phrase : depuis l’arrivée des rongeurs, la station de Greenford ne se retrouve plus les pieds dans l’eau, même quand le ciel se vide d’un coup. Deux ans après leur réintroduction, le résultat dépasse les espoirs des naturalistes qui les ont installés.

Un barrage monté en quelques semaines

Tout commence le 11 octobre 2023. Une famille de cinq castors d’Eurasie est relâchée dans Paradise Fields, une zone humide de dix hectares coincée entre les pavillons de Greenford et la colline de Horsenden. Les animaux ne traînent pas. En quelques semaines, ils abattent des arbres, montent un barrage en travers du ruisseau et changent un mince filet d’eau en étang. Tout autour, ils creusent des chenaux secondaires qui dispersent le courant au lieu de le laisser foncer vers la ville.

Le mécanisme est limpide. Le castor déteste l’eau qui file : il la bloque pour s’offrir une mare profonde où se mettre à l’abri. Là où le ruisseau se précipitait vers les canalisations de la station, il s’étale désormais, ralentit, s’infiltre. Le pic de crue, ce moment où tout déborde en même temps, s’aplatit. Selon Citizen Zoo, l’association qui pilote le projet, la station n’a plus connu une seule inondation depuis. Les averses, elles, n’ont pas disparu pour autant.

Le bassin de béton que personne n’a creusé

Avant les castors, la solution sur la table était classique et chère : bâtir un réservoir artificiel pour stocker les eaux de ruissellement. Quand des naturalistes du quartier ont proposé de tester les rongeurs, le projet de génie civil a été remisé. À la place, Paradise Fields est devenu le premier enclos urbain à castors entièrement accessible du Royaume-Uni, ouvert aux promeneurs, fauteuils roulants compris.

Derrière l’opération, on trouve un attelage d’acteurs : Citizen Zoo, l’Ealing Wildlife Group, les Friends of Horsenden, la mairie d’Ealing et le Beaver Trust. Le financement vient du fonds Rewild London 2 du maire de Londres, de fonds d’aménagement et du soutien des gardes municipaux. Effet de bord noté par le projet : les incivilités sur le site ont chuté de 90 %. Et la petite troupe a fait des petits. Partis à cinq, les castors sont aujourd’hui au moins huit, premières naissances de l’espèce dans la capitale britannique depuis quatre siècles.

Contrairement à une crainte tenace, le castor ne touche pas au poisson : strictement végétarien, il grignote écorces, tiges et plantes aquatiques. On parle d’espèce ingénieure, capable à elle seule de remodeler un paysage et d’ouvrir la table à des dizaines d’autres, des libellules aux oiseaux d’eau. À Greenford, la zone humide est devenue une petite attraction de quartier, avec sentier accessible et soirées d’observation au crépuscule.

Pourquoi un rongeur calme mieux une crue qu’un tuyau

Employer des castors comme ingénieurs hydrauliques n’a rien d’une lubie de militant. Leurs barrages, leurs mares et leurs canaux retiennent l’eau en amont, la relâchent au compte-gouttes et écrêtent les crues. Au passage, ils filtrent les sédiments, rechargent les nappes et fabriquent des zones humides où la biodiversité repart. Une infrastructure verte qui s’entretient seule, se reproduit et ne réclame ni acier ni ciment, là où un bassin de béton ne sait faire qu’une chose et coûte cher à entretenir.

Les preuves s’accumulent. Sur la rivière Otter, dans le Devon, un essai de cinq ans suivi par l’université d’Exeter a montré que les barrages de castors ralentissaient les eaux et abaissaient les pics de crue en aval, tout en améliorant la qualité de l’eau. La radio publique américaine NPR rappelait en mai que ces rongeurs sont devenus un allié sérieux des Britanniques face aux pluies extrêmes du dérèglement climatique. Le génie civil traditionnel, lui, se contente souvent d’évacuer l’eau plus vite vers le village d’à côté.

Tout le monde n’applaudit pas pour autant. Des agriculteurs et des propriétaires terriens redoutent de voir leurs parcelles noyées ou leurs buses bouchées par un barrage trop zélé. C’est précisément pour cela que les relâchers sont encadrés, suivis et, si besoin, corrigés par des gestionnaires.

L’Angleterre rouvre ses rivières aux castors

Le castor avait disparu de Grande-Bretagne il y a environ quatre cents ans, chassé pour sa fourrure, sa viande et le castoréum, cette sécrétion longtemps prisée en parfumerie et en médecine. Son retour est devenu une affaire d’État. Le 28 février 2025, Natural England, l’organisme public chargé de la nature, a obtenu le droit d’autoriser des relâchers en pleine nature, et plus seulement en enclos. Parmi les critères retenus pour décrocher une licence figure noir sur blanc la capacité des animaux à réduire le risque d’inondation en freinant l’eau.

Le premier feu vert pour une vie totalement sauvage est allé au projet du National Trust à Purbeck, dans le Dorset. D’autres ont suivi début 2026. Greenford, lui, reste un enclos clôturé, mais il sert de vitrine grandeur nature : la preuve qu’un quartier dense, traversé par le métro, peut cohabiter avec une espèce qu’on croyait bonne pour les manuels d’histoire.

La prochaine grosse averse jouera le rôle de juge de paix. Pour l’instant, la colonie s’agrandit, les quais de Greenford restent secs, et le plan de bassin en béton dort toujours dans un tiroir de la mairie.