Un ordinateur quantique capable de transformer la chimie et la pharmacie, opérationnel dès 2029. Microsoft a renouvelé cette promesse début juin. Une partie de la communauté scientifique répond que la brique de base de cette machine, une particule baptisée Majorana, n’a toujours pas été prouvée.
Une promesse avancée de quatre ans
Le 2 juin, lors de sa conférence Build à San Francisco, Microsoft a présenté Majorana 2, la deuxième version de sa puce quantique. L’entreprise affirme avoir multiplié par mille la stabilité de ses qubits par rapport au modèle dévoilé en février 2025, baptisé Majorana 1 et annoncé à l’époque comme le premier processeur quantique au monde reposant sur cette technologie. Sur la foi de ce résultat, elle a avancé de quatre ans son calendrier. Un ordinateur quantique exploitable est désormais annoncé pour 2029, contre 2033 jusqu’ici.
Le changement décisif tient à un matériau. Les ingénieurs ont remplacé l’aluminium par du plomb dans le cœur supraconducteur de la puce. Le gain est mesurable: l’information quantique reste stable pendant 22 secondes, là où la première génération tenait entre une et douze millisecondes. Pour une technologie où chaque fraction de seconde compte, le progrès est réel. Microsoft figure d’ailleurs parmi les deux derniers candidats d’un programme de la DARPA, l’agence de recherche du Pentagone, chargé de départager les architectures quantiques les plus crédibles.
Une particule que personne n’a vue
Le doute ne porte pas sur le matériau, mais sur ce que la puce démontre vraiment. Pour qu’un qubit fonctionne, deux types de mesures complémentaires sont nécessaires. Microsoft n’en publie qu’une seule. L’entreprise prouve donc qu’un état reste stable dans un fil supraconducteur, pas qu’elle a fabriqué un qubit utilisable. Aucune porte logique, aucun calcul, aucune intrication entre deux qubits ne figure dans l’étude. La mesure phare, ces fameuses 22 secondes, a même été relevée sur un fil unique, pas sur un processeur complet.
Rien ne garantit non plus que les signaux observés proviennent des particules de Majorana, et non d’un phénomène plus banal qui leur ressemble. Henry Legg, physicien à l’université de St Andrews, a déposé dans la revue Nature une critique formelle, le format réservé aux contestations d’articles déjà publiés. Sa conclusion, rapportée par Science News: rien dans les données présentées ne prouve l’existence d’un qubit topologique ni de particules de Majorana dans ces appareils. Les relecteurs de Nature avaient déjà écrit, au sujet de l’étude précédente, que les résultats ne représentaient pas une preuve de la présence de ces particules.
Deux articles déjà retirés de Nature
Cette méfiance vient de loin. Le programme topologique de Microsoft dure depuis presque vingt ans, et il traîne un passé encombrant. En 2018, une équipe financée par l’entreprise à l’université de Delft, aux Pays-Bas, publiait dans Nature une découverte spectaculaire sur ces mêmes particules. Trois ans plus tard, l’article était retiré. Une commission d’intégrité scientifique avait constaté que des données avaient été corrigées sans justification, les chercheurs s’étant, selon ses propres mots, laissé gagner par l’enthousiasme du moment. Un second article du même groupe a connu le même sort en 2022.
Sergey Frolov, physicien à l’université de Pittsburgh et l’un de ceux qui avaient mis au jour ces irrégularités, n’épargne pas l’entreprise. Cité par Scientific American, il juge que le nouveau texte n’a aucune valeur scientifique et qu’il devrait, lui aussi, finir retiré. Il ajoute que, dans la profession, le nom de Microsoft provoque désormais des sourires gênés. La revue Science rapporte de son côté que Chetan Nayak, qui dirige l’équipe quantique de l’entreprise, affirme disposer de données encore non publiées prouvant que ses qubits savent calculer. Tant qu’elles restent dans un tiroir, ce ne sont que des affirmations.
Tout le monde n’est pas sceptique
La critique n’est pourtant pas unanime. Kartiek Agarwal, du laboratoire national d’Argonne, juge remarquable la nouvelle méthode de mesure mise au point par Microsoft, et y voit un argument en faveur de l’existence des particules recherchées. Sankar Das Sarma, de l’université du Maryland, longtemps convaincu par les premiers résultats, reconnaît que des esprits de bonne foi peuvent diverger sur le sujet.
Le sérieux de l’ingénierie n’est pas en cause. L’évaluation de la DARPA mobilise une demi-douzaine de laboratoires publics américains, de Lawrence Livermore à Oak Ridge, qui ont épluché les plans de Microsoft avant de la maintenir dans la course. Cette caution ne valide pas la physique du qubit topologique, mais elle place l’approche sous une surveillance plus stricte que la plupart des programmes concurrents. Les progrès sur le matériau, eux, sont bien là, indépendamment de la querelle sur leur interprétation.
La vraie course se joue ailleurs
Pendant que Microsoft défend sa particule, ses rivaux avancent par une autre route. Google, IBM ou Quantinuum accumulent des résultats validés par leurs pairs, sans dépendre d’un objet aussi contesté. Leur pari consiste à empiler des qubits plus classiques et à corriger leurs erreurs à grande échelle. Microsoft, de son côté, assure que sa technologie lui permettra de doubler tout le monde, parce qu’un qubit topologique serait protégé contre les erreurs au niveau même du matériel.
Reste à savoir ce que «2029» recouvre. Microsoft vise une machine utile à la simulation de matériaux ou à la conception de médicaments, pas un ordinateur capable de casser les codes qui protègent les communications mondiales. Cette dernière prouesse exigerait, d’après les estimations publiées, de l’ordre du million de qubits, très loin du fil unique mesuré aujourd’hui. La promesse garde malgré tout son attrait: si la particule existe vraiment, elle offrirait une fiabilité câblée directement dans la puce, de quoi prendre une longueur d’avance sur toutes les autres méthodes.
Pour l’heure, l’étude Majorana 2 n’a pas passé le filtre de la relecture par les pairs. Elle a été mise en ligne par Microsoft et déposée sur une archive ouverte. Les sceptiques attendent trois preuves avant de réviser leur jugement: des opérations menées sur deux qubits, des mesures reproduites par des équipes indépendantes, et la publication des données manquantes. Tant qu’elles ne seront pas sur la table, la puce la plus prometteuse de Microsoft restera, justement, une promesse.