Trente-neuf volontaires, aucune aiguille, et une réponse immunitaire qui vise jusqu’à des virus encore tapis chez les chauves-souris. À Cambridge, une équipe vient de tester sur l’homme un vaccin d’un genre nouveau : son ingrédient actif n’a pas été déniché au fond d’un laboratoire, il a été calculé par une intelligence artificielle.
Les résultats de ce premier essai clinique, parus dans la revue Journal of Infection, décrivent un produit sûr, sans effet secondaire notable. Mais c’est sa conception qui marque une bascule : pour la première fois, le cœur d’un vaccin injecté à des humains a été dessiné de bout en bout par ordinateur.
Un antigène calculé, pas découvert
Derrière ce test, on trouve l’université de Cambridge et sa société dérivée DIOSynVax. Leur cible ne se limite pas au Covid. Le vaccin vise une famille entière de coronavirus, les Sarbéco, qui réunit le SARS-CoV-2 responsable de la pandémie, le SRAS apparu en 2003 et toute une série de virus circulant chez les chauves-souris sans avoir encore sauté jusqu’à l’homme.
Chez les trente-neuf participants, âgés de 18 à 50 ans, l’organisme a monté une défense contre ces trois cibles à la fois. Y compris contre des virus que personne n’a jamais contractés. La promesse tient dans ce détail : entraîner le corps à reconnaître un ennemi qui n’existe pas encore sous une forme contagieuse pour nous.
La fin de la course aux variants
Les vaccins d’aujourd’hui fonctionnent à retardement. Le rappel contre la grippe, comme les doses Covid remises à jour chaque année, ciblent des souches déjà repérées en circulation. Le temps de fabriquer puis de distribuer le produit, le virus a muté et pris le large. Chaque hiver impose ainsi une nouvelle formule de vaccin antigrippal, et les rappels Covid obéissent à la même logique de rattrapage permanent.
« Nous avons transformé un vaccin réactif en un vaccin à l’épreuve du futur », résume le professeur Jonathan Heeney, responsable scientifique des travaux à Cambridge. Il file l’image : avec les méthodes classiques, on poursuit sans fin les variants du moment, « comme un chien qui court après sa queue ».
Pour briser ce cycle, les chercheurs ont nourri leurs algorithmes de milliers de séquences génétiques de coronavirus Sarbéco, rassemblées par les programmes de surveillance des quatre coins du globe. L’intelligence artificielle a isolé les traits communs à toute la famille, ceux qui ne bougent presque pas d’un virus à l’autre, puis les a fondus dans un unique « super-antigène ». Là où un vaccin classique montre au système immunitaire la photo d’un virus précis, celui-ci lui présente le portrait-robot d’une lignée entière.
Un vaccin à ADN, projeté sans piqûre
L’essai innove aussi sur la livraison. Le super-antigène a été administré sous forme de vaccin à ADN, propulsé à travers la peau par un micro-jet de liquide, sans la moindre aiguille. De quoi rassurer ceux que les injections effraient, et fluidifier d’éventuelles campagnes massives là où vacciner un par un vire au casse-tête.
Le recours à l’ADN n’a rien d’un détail face aux vaccins à ARN messager popularisés pendant la pandémie. Une préparation à ADN se conserve plus facilement, se passe de la chaîne du froid extrême qui a compliqué la logistique du Covid, et revient moins cher à produire. Trois atouts décisifs pour une diffusion à l’échelle mondiale, en particulier dans les pays les moins équipés.
Trente-neuf personnes, beaucoup de prudence
Reste à garder la tête froide. Un essai de phase 1 jauge avant tout la sécurité et la capacité à réveiller le système immunitaire, sur un échantillon volontairement restreint. Il ne prouve pas encore que le vaccin protège pour de bon contre une infection. La suite, une phase 2 d’environ 200 participants au profil plus varié, devra confirmer que la réponse est à la fois large et assez solide pour tenir dans le temps. Tant que ces données manquent, aucune autorité sanitaire ne pourra se prononcer sur son efficacité réelle.
L’expérimentation s’est déroulée dans les centres de recherche clinique du NIHR, à Southampton et à Cambridge, avec un financement assuré pour l’essentiel par l’agence publique britannique Innovate UK. Fondée en 2017 dans le sillage de l’université, DIOSynVax planche en parallèle sur des candidats contre la grippe saisonnière, les grippes pandémiques et les fièvres hémorragiques. Un essai mené chez l’animal, étape obligée avant l’homme, avait déjà montré une protection robuste contre plusieurs coronavirus.
Ebola et la grippe dans le viseur
La méthode dépasse le seul coronavirus. D’après ses concepteurs, le même principe pourrait armer un vaccin universel contre le groupe Ebola ou contre les virus de la grippe, deux familles qui mutent sans répit et prennent systématiquement les laboratoires de vitesse. La quête d’une protection large contre les coronavirus mobilise plusieurs équipes dans le monde depuis 2020, mais aucune n’avait encore fait passer à l’humain un antigène entièrement dessiné par la machine.
L’enjeu, lui, se passe de traduction. « Si nous réussissons à développer cette nouvelle classe de vaccins avant qu’une épidémie ne démarre, des millions de vies pourraient être sauvées, des confinements évités et l’économie préservée », avance le professeur Saul Faust, de l’université de Southampton, investigateur principal de l’essai. La professeure Marian Knight, directrice scientifique au sein du NIHR, salue de son côté un « bond en avant » vers une protection large et durable.
Le souvenir des hôpitaux débordés et des rues vides reste frais dans les mémoires. La phase 2 dira si ce portrait-robot calculé par une machine tient ses promesses sur un plus grand nombre. Si elle aboutit, la prochaine pandémie pourrait bien trouver, pour une fois, un vaccin qui l’attend déjà.