Dans un supermarché Spar du Burgenland, une cliente rapporte un pot de purée de carottes qui sent mauvais. Le lendemain, la police autrichienne confirme : le bocal contient de la bromadiolone, un rodenticide qui peut tuer un nourrisson en moins de 72 heures. HiPP rappelle en catastrophe sa gamme « Carottes et pommes de terre » dans les 1 500 Spar du pays.
Une étiquette rouge qui trahit le saboteur
L’alerte remonte à vendredi soir. Le fabricant allemand retire les pots de 190 grammes après un signalement transmis par les autorités allemandes, puis répercuté aux enquêteurs autrichiens. Samedi, le laboratoire de la police criminelle du Burgenland rend son verdict : le contenu d’un pot saisi contient bien de la bromadiolone, un rodenticide classé super-warfarine.
Les consommateurs cherchent désormais un signe très précis, décrit par la police dans son communiqué repris par Euronews et l’AFP : un autocollant blanc avec un rond rouge collé au fond du verre, un couvercle qui a déjà été ouvert ou abîmé, le bruit de succion manquant quand on dévisse, ou une odeur anormale. Ces petits détails, placés par le saboteur lui-même, trahissent son passage en rayon.
Le poison qui fait saigner pendant cinq jours
La bromadiolone n’est pas une substance anodine. Le National Pesticide Information Center américain la classe comme rodenticide de deuxième génération : elle bloque la vitamine K dans le foie et empêche le sang de coaguler. La dose létale orale publiée dans ses fiches techniques tourne autour de 1 à 3 milligrammes par kilo. Chez un nourrisson de huit kilos, moins d’une cuillère à café de poison concentré suffit à déclencher des hémorragies internes.
Les premiers symptômes n’apparaissent pas tout de suite. Il faut 24 à 36 heures pour que l’organisme réagisse, puis l’état se dégrade sur deux à cinq jours : saignements de nez, sang dans les urines, ecchymoses sans choc, convulsions. Un cas pédiatrique archivé sur PubMed Central décrit une hémorragie intracrânienne massive chez un nouveau-né exposé à un produit similaire, avec des séquelles neurologiques graves. L’antidote existe, c’est la vitamine K1 en intraveineuse, mais il doit être injecté vite et renouvelé plusieurs semaines.
L’Autriche cherche un maître-chanteur
L’Agence autrichienne pour la sécurité alimentaire a communiqué samedi son hypothèse principale : la bromadiolone aurait été introduite dans le cadre d’une tentative d’extorsion. Aucun suspect n’est identifié à ce stade. Aucune lettre, aucun appel revendicatif n’ont fuité publiquement, selon les informations relayées par la BBC.
Ce mode opératoire rappelle deux affaires européennes. En 2017, une série d’empoisonnements visant des aliments pour bébés en Allemagne avait été revendiquée par un chômeur de Ravensburg réclamant 11,75 millions d’euros à cinq chaînes de supermarchés. L’homme avait été identifié grâce aux caméras de surveillance et condamné à douze ans de prison. Quinze ans plus tôt, l’Italie avait connu une affaire similaire ciblant les chocolats Baci Perugina, avec une rançon demandée.
Pour l’heure, la police du Burgenland et l’Office fédéral de police criminelle travaillent ensemble. Ils ont saisi des dizaines de pots en Autriche, mais aussi en République tchèque et en Slovaquie. Les tests en laboratoire dans ces deux pays voisins ont également décelé la présence d’une substance toxique, sans que les enquêteurs confirment pour l’instant qu’il s’agit du même rodenticide.
HiPP refuse le procès en qualité
Le fabricant marche sur des œufs. Dans un communiqué transmis à franceinfo via l’AFP, le porte-parole martèle que « l’incident n’a aucun lien avec la qualité des produits ni avec la fabrication » et que « les processus de production, de qualité et de contrôle chez HiPP sont pleinement opérationnels ». La marque insiste sur les termes « interférence criminelle externe » pour cantonner ce qui touche uniquement sa chaîne de distribution via Spar Austria.
L’enjeu est commercial. HiPP, qui revendique 250 millions de petits pots produits chaque année à Pfaffenhofen en Bavière, sait ce qu’un doute sur la sécurité sanitaire d’une référence fait à une marque. Lactalis a perdu plusieurs années de croissance après l’affaire de salmonelle Poupard en 2017, avec 83 pays touchés par les rappels. La manœuvre communicationnelle de HiPP consiste donc à localiser l’incident, à en faire un acte isolé, étranger à l’usine.
La Belgique et la France à l’abri, pour l’instant
L’AFSCA, le régulateur belge, a publié dimanche matin son avis : « rien ne suggère qu’il y ait un problème avec les aliments pour bébés commercialisés en Belgique », selon Paris Match Belgique. La Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes en France n’a pour l’heure émis aucun communiqué, et le site officiel rappelconso.gouv.fr ne mentionne aucun pot HiPP.
Le point rassurant tient à la nature même de l’acte. Le saboteur semble avoir ouvert manuellement quelques pots dans des rayons ciblés, versé le poison, puis revissé les couvercles avant remise en linéaire. Aucun lot industriel n’a été compromis à la source. Spar Austria opère pourtant aussi en Slovénie, Croatie, Hongrie et dans le Nord de l’Italie, mais les enquêteurs affirment que les pots trafiqués proviennent des rayons autrichiens uniquement, d’après les informations recueillies par RTE.
Les parents attentifs peuvent repérer un pot trafiqué à l’œil nu. Trois réflexes sont rappelés par les agences sanitaires : vérifier visuellement le couvercle, écouter le click d’ouverture, sentir avant de servir. Un pot à la conserve intacte ne présente, à ce jour, aucun risque identifié.
Cinq jours d’angoisse pour les familles
Les autorités sanitaires autrichiennes recommandent aux parents qui auraient fait consommer un pot HiPP de la gamme concernée dans la semaine écoulée de consulter sans attendre. Le délai d’apparition des symptômes, combiné au risque vital chez les tout-petits, justifie une surveillance hospitalière de cinq jours pleins avant d’écarter tout danger. Un bilan de coagulation et un dosage de la vitamine K sont prescrits en routine.
L’enquête devrait connaître ses premiers rebondissements cette semaine. La police autrichienne a ouvert un numéro vert et lancé un appel à témoins dans le Burgenland, en espérant que les caméras des Spar livrent une silhouette. Le prochain développement sortira probablement des vidéos de surveillance, pas du laboratoire.