Plus d’Internet mobile, plus de SMS. Pendant toute la journée du 9 Mai, douze millions de Moscovites vont voir leur smartphone se transformer en téléphone à clapet. La décision tombe d’un communiqué laconique du ministère russe du Développement numérique, justifié par la sécurité du défilé de la Victoire.

L’annonce a été publiée le 7 mai par le ministère dirigé par Maksut Chadaïev. Elle précise que l’accès au mobile sera totalement suspendu, y compris la fameuse « liste blanche » de sites censés rester accessibles pendant les coupures. Le SMS aussi tombe. Seul le WiFi domestique continue de fonctionner. Le 7 et le 8 mai, rien à signaler. Le couperet vise une seule date, celle où Vladimir Poutine doit présider la parade militaire sur la Place Rouge pour le 81e anniversaire de la victoire de 1945.

La sécurité du défilé, version Kremlin

« Pour assurer la sécurité des célébrations », a justifié le ministère dans son communiqué relayé par le média indépendant Meduza, basé en Lettonie. La formule est devenue rituelle. Dmitri Peskov, porte-parole du Kremlin, l’a reprise mot pour mot en mars dernier quand Moscou avait été plongée dans le noir numérique pendant trois semaines : « Toutes les restrictions récentes sont introduites dans le cadre légal et visent à assurer la sécurité des citoyens russes. »

Sur le papier, la « liste blanche » devait servir de filet de sécurité. Le ministère l’avait dévoilée en août 2025 : une centaine de services « essentiels à la vie quotidienne », promettait alors le ministre Chadaïev. La liste comprend les sites des médias d’État, les services administratifs, la messagerie russe MAX, quelques applis bancaires, des plateformes de livraison et des taxis. Telegram et WhatsApp en sont exclus. Le 9 mai, même cette liste tombera. Aucun service mobile, point.

Les drones changent la mise en scène

La vraie raison se lit dans le ciel. Le 7 mai, le ministère russe de la Défense a annoncé avoir abattu 317 drones ukrainiens dans la nuit, dont plusieurs au-dessus de la région de Moscou. Le 6 mai, Volodymyr Zelensky avait promis de répondre « en miroir » aux frappes russes après le rejet par Kiev d’une trêve unilatérale décrétée par Moscou. Donald Trump a annoncé vendredi soir un cessez-le-feu de trois jours à compter de samedi, avec un échange de mille prisonniers de chaque côté. Le Kremlin n’y croit qu’à moitié et garde la garde haute.

Le ministère russe des Affaires étrangères a même prévenu : si la parade du 9 Mai est « perturbée », une frappe massive de missiles visera les « centres de décision » à Kiev. Couper l’Internet mobile, c’est aveugler les opérateurs de drones FPV qui pilotent leurs engins par signal cellulaire jusqu’à la cible. C’est aussi empêcher des cellules dormantes de partager en direct leurs vidéos d’attaque. La méthode est rudimentaire, brutale, mais elle complique la vie des escadrons ukrainiens qui ont multiplié les raids ces dernières semaines.

La Russie, championne mondiale du blackout

Le réflexe n’a rien de ponctuel. Selon le rapport annuel publié en janvier par Top10VPN, organisme indépendant qui mesure les coupures Internet à l’échelle planétaire, la Russie a accumulé 37 166 heures de blackout mobile en 2025. Trois fois plus que le deuxième du classement, le Pakistan. Près de 146 millions de Russes ont été touchés au moins une fois. La facture économique : 11,9 milliards de dollars sur l’année, soit davantage que toutes les autres coupures dans le monde réunies.

Human Rights Watch a publié le 31 mars un constat plus sec encore. L’ONG a documenté des coupures dans 60 régions sur 85, parfois pendant six mois d’affilée à Nijni Novgorod. À Moscou et Saint-Pétersbourg, le blocage de mars a duré près de trois semaines. Le quotidien économique Kommersant a chiffré les pertes des entreprises moscovites à un milliard de roubles par jour, environ 10 millions d’euros, une fois bloqués les terminaux de paiement, les applis de taxi, les distributeurs et les caisses connectées.

MAX et la « nouvelle norme » du Runet

La coupure du 9 Mai s’inscrit dans une stratégie plus large : isoler le « Runet », le segment russe d’Internet, et orienter les utilisateurs vers des outils contrôlés par le pouvoir. Depuis le 1er mars 2026, un décret signé par Poutine autorise le régulateur Roskomnadzor à débrancher la Russie du web mondial pour répondre à des « menaces spécifiques », sans définition précise. Le FSB peut désormais ordonner le blocage d’opérateurs sans décision de justice.

La messagerie d’État MAX, lancée à l’automne 2025, est la grande gagnante de la liste blanche. Sergueï Boïarski, président de la commission Communications de la Douma, a confirmé en février que MAX figurait parmi les services protégés « parce qu’il coopère avec les autorités via des canaux fermés ». Telegram, lui, est en sursis : voix bloquée depuis août, restrictions partielles dans le Sud du pays, blocage complet évoqué pour 2026. WhatsApp suit la même trajectoire. « Les coupures sans accès même à la liste blanche sont la nouvelle norme », a admis Boïarski le 26 mars.

Quand les Moscovites descendent dans la rue

Les habitants ne se résignent plus. Le 29 mars, après les trois semaines de blocage, plusieurs centaines de personnes ont tenté d’organiser des rassemblements dans 46 villes pour réclamer le retour de l’Internet. La police en a interpellé 14 à Moscou et cinq dans d’autres villes. Deux ont déclaré avoir été tabassés en garde à vue. Les autorités locales ont refusé les autorisations sous des prétextes parfois cocasses : présence de neige, festivals sportifs, inspections d’arbres.

« Les coupures d’Internet de la Russie et la répression des manifestants pacifiques sont des violations flagrantes des obligations du pays à respecter la liberté d’expression, d’information et de réunion », a dénoncé Hugh Williamson, directeur Europe et Asie centrale de Human Rights Watch. À Iakoutsk, en Sibérie, la mairie a interdit toute manifestation contre les blocages au motif d’une « attention accrue d’acteurs malveillants ». Cinq organisateurs ont écopé de 15 jours de détention administrative.

Un défilé sous cloche

Le tableau du 9 Mai 2026 ressemble à une mise en scène réduite. La parade aérienne a été annulée par crainte d’incidents, plusieurs régions ont supprimé leurs feux d’artifice, et la cérémonie sur la Place Rouge se tiendra avec un dispositif de sécurité jamais vu. Le défilé, qui rassemblait jadis chars, missiles intercontinentaux et bombardiers stratégiques, sera principalement composé d’unités d’infanterie et de symboles. Plusieurs gouverneurs de régions ont préféré renoncer purement et simplement aux manifestations militaires.

Quand les Moscovites se réveilleront samedi matin, ils découvriront un téléphone muet, un Uber inaccessible, des paiements par carte aléatoires. Le ministère a promis un retour à la normale dimanche matin, dès la fin des cérémonies. La trêve annoncée par Donald Trump expire au même moment, le 11 mai à minuit. Reste à voir si Moscou répétera l’opération pour le 12 juin, jour de la Fête nationale russe, où les drones ukrainiens reviendront sans doute toquer aux portes de la capitale.