Nintendo a tout tenté pour bloquer sa sortie. Palworld, le jeu surnommé le Pokémon avec des flingues, débarque quand même en version finale le 10 juillet, deux ans et demi après ses débuts. Et le géant japonais, lui, risque de repartir les mains presque vides.
Deux ans d’accès anticipé, un patch monstre
Annoncée au Summer Game Fest, la version 1.0 arrive le 10 juillet sur PC, PlayStation 5 et Xbox Series, sous forme de mise à jour gratuite pour ceux qui possèdent déjà le titre. Elle referme une longue période d’accès anticipé ouverte début 2024, pendant laquelle le jeu était jouable mais encore inachevé.
Le studio Pocketpair n’a pas fait les choses à moitié. Son responsable de la communication a prévenu les joueurs : le carnet de notes de cette mise à jour tient sur près de 27 pages. Au menu, une pluie de nouvelles créatures à capturer, dont un dragon de feu, un dragon céleste légendaire et une anguille armée d’une épée. L’île de Palpagos gagne des régions entières, parmi lesquelles un gigantesque Arbre Monde, et des sanctuaires où chaque espèce évolue dans son propre écosystème.
Le jeu s’offre surtout ce qui lui manquait pour ressembler à un produit fini : un vrai mode histoire avec ses missions, une arène pour s’affronter entre joueurs, un sac à ailes pour planer au-dessus de la carte, et des créatures capables de se transformer en arme au milieu d’un combat. Pocketpair recommande de repartir de zéro plutôt que de reprendre une ancienne sauvegarde, tant l’aventure a été remaniée. Sur jeuxvideo.com, la consigne se résume à une ligne : redécouvrir Palworld comme s’il sortait pour la première fois. Le studio, lui, promet une expérience « plus profonde, plus aboutie et définitive, digne d’un lancement complet ».
Le carton que personne n’avait vu venir
Un rappel s’impose pour ceux qui auraient raté l’affaire. À sa sortie en janvier 2024, Palworld a fait sauter tous les compteurs. Un million d’exemplaires écoulés en huit heures, soit 125 000 par heure. Douze millions de ventes sur Steam en deux semaines, sept millions de joueurs supplémentaires côté Xbox, où il a signé le plus gros lancement d’un jeu tiers de l’histoire du Game Pass. Fin janvier, la barre des 19 millions de joueurs tombait déjà, selon GameSpot.
Ce raz-de-marée n’est pas passé inaperçu. Deux millions de personnes connectées en même temps sur Steam, deuxième record de la plateforme, forcément, ça attire les regards. Surtout quand le concept ressemble à un Pokémon où l’on équipe les petites bêtes de fusils d’assaut. Début 2025, Pocketpair revendiquait 32 millions de joueurs, tous supports confondus. De quoi transformer un petit studio japonais en cible de choix.
Trois brevets déposés après coup
Nintendo et The Pokémon Company n’ont pas attaqué sur le terrain du plagiat, mais sur celui des brevets. En septembre 2024, les deux sociétés portent plainte au Japon. Elles reprochent à Palworld d’enfreindre trois brevets liés à la capture de créatures : le geste de lancer une sphère pour attraper ou faire apparaître un monstre, celui de le chevaucher pour se déplacer. Détail qui pèsera lourd dans la balance, ces brevets ont été déposés après la sortie du jeu, rapporte Video Games Chronicle.
L’objectif de départ ne se cachait pas : Nintendo réclamait une injonction, autrement dit l’interdiction pure et simple de vendre Palworld. Le site Techdirt, qui suit le dossier depuis le premier jour, y voit l’illustration d’un vieux principe du droit d’auteur. On peut protéger une œuvre précise, pas l’idée générale qui l’a inspirée. Palworld doit beaucoup à Pokémon, personne ne le conteste, mais il ne recopie aucun de ses jeux. Le vrai enjeu dépasse d’ailleurs les deux studios : si l’on pouvait breveter l’idée de jeter une balle pour attraper une bestiole, une bonne partie du jeu vidéo se retrouverait sur la sellette.
Pocketpair a débranché les mécaniques visées
Plutôt que d’attendre le verdict les bras croisés, le studio a désamorcé la bombe lui-même. Il a modifié son jeu pour retirer les gestes que Nintendo pointait du doigt, comme invoquer une créature capturée en lançant une sphère, ou s’en servir de monture. En parallèle, Pocketpair a réclamé l’annulation des brevets qu’on lui opposait. L’office japonais des brevets a rejeté l’une des demandes clés de Nintendo fin 2025.
Le calcul s’est retourné contre l’attaquant. Quand Nintendo a revu ses prétentions à la baisse en novembre 2025, il ne restait plus grand-chose à viser. La plainte ne concerne désormais que d’anciennes versions du jeu, celles d’avant les correctifs, et uniquement les ventes réalisées au Japon.
30 000 dollars au bout de deux ans
C’est là que les chiffres deviennent gênants pour Nintendo. En rétrécissant sa cible, la firme a rétréci ses gains possibles. Florian Mueller, analyste juridique du site spécialisé Games Fray, a fait les comptes : même en gagnant sur toute la ligne, le fabricant japonais toucherait au mieux 5 millions de yens, environ 30 000 dollars. Une somme qu’il qualifie de menue monnaie pour les deux camps.
« Ce procès ne porte plus sur rien de sérieux sur le plan commercial », écrit Mueller, cité par Video Games Chronicle. Il ne resterait, selon lui, qu’une injonction théorique qui ne s’applique même pas aux versions actuelles du jeu, et au mieux une poignée de dommages pour une courte période où Palworld s’est peu vendu au Japon.
Pour mesurer le décalage, un seul chiffre suffit. Le dernier rapport annuel de Nintendo évoque 40 millions de dollars de pertes liées à ses litiges de brevets sur le dernier exercice, rappelle Video Games Chronicle. Le géant aurait donc englouti une fortune en procédures pour, dans le meilleur des cas, récupérer de quoi s’offrir une berline d’occasion. Techdirt résume le dossier d’une formule : un cas d’école de coût irrécupérable, ces dépenses qu’on s’obstine à faire parce qu’on a déjà trop investi pour reculer.
Le dernier mot reviendra à la justice japonaise. Les deux parties ont bouclé leurs arguments, la présentation devant le tribunal est fixée au 1er octobre et l’avis des juges est attendu le 9 novembre. D’ici là, Palworld 1.0 aura eu tout l’été pour vivre sa vraie vie de jeu terminé, très loin des tribunaux.